Là
encore, nous n'avons pas l'intention de répéter ce qui a été dit
dans d'autres livres. L'explicationnite aiguë est une vraie maladie
de l'esprit. Nous la condamnons au nom de plusieurs principes
de base.
D'abord au nom de la preuve scientifique : il est bien rare qu'une
explication ait valeur de preuve ; ensuite, au nom de l'innovation
dans la mesure où le fait même de trouver une explication à un
problème nous empêche d'en chercher une solution meilleure ; enfin,
au nom du Territoire, car, à ce niveau tout est description, rien
n'est explication.
Examinons
maintenant quelques raisonnements faux entraînés par le besoin
permanent et aigu de tout expliquer.
" Quand l'événement B se produit très souvent après l'événement
A, alors on peut dire que l'événement A est la cause de l'événement
B "
C'est ainsi que nous raisonnons habituellement, sans nous en rendre
compte. Mais c'est un raisonnement trop souvent faux et dangereux.
Nos
raisonnements ne traitent que du flou.
Car que peut-on dire quand l'événement, parfois suit, et parfois
ne suit pas A ? Sinon, que, A est parfois la cause de B, mais
pas toujours ! Mais, alors, il ne faut pas en rester là, car il
faut expliquer, puisque l'on s'est positionné dans le monde de
l'explication, pourquoi A n'est pas toujours la cause de B.
Je digère mal et je suis malade parce que j'ai mangé trop de chocolats
; alors pourquoi l'autre jour n'ai-je point été malade après avoir
mangé toute la boîte ?
Le
principe de causalité dirige une très grande partie de
nos raisonnements, et nous pouvons dire qu'il empoisonne notre
vie et celles de nos contemporains. Il pose plus de problèmes
qu'il n'en résout, ce que nous allons essayer de montrer maintenant.
La
difficulté d'extraire de notre esprit, - comme on extrait une
dent cariée, - le principe de causalité, vient en partie du fait
qu'il nous semble inné ; les enfants ne passent-ils pas leur temps
à demander : Pourquoi ?
Les réponses aux questions Pourquoi, rassurent, et quand on ne
sait pas le pourquoi d'un événement, il suffit de l'inventer et
d'oublier aussitôt que nous venons de l'inventer.
Les
questions que nous nous posons, en jetant un regard froid sur
ce principe handicapant seront de plusieurs natures : logiques
d'abord, pragmatiques ensuite, et nous chercherons en quoi le
principe de causalité peut améliorer ou troubler les relations
humaines, ce qui est le sujet unique de notre préoccupation.
Sur
le plan logique, on ne peut, semble-t-il parler de causalité que
dans les cas de figures où A est toujours suivi de B, et que B
ne peut se produire sans avoir été précédé de A.
Ce cas est celui où nous trouvons une bijection pure entre l'ensemble
des causes et l'ensemble des effets. Par exemple,
si je mets ma main sur une bûche incandescente, je me brûle (au
delà d'un certain laps de temps), et je me brûle toujours, et
si je me brûle, c'est toujours parce que j'ai posé la main sur
la bûche ou sur l'une de ses sœurs.
Ca marche dans les deux sens. Cela correspond à la formule logique
: il faut et il suffit.
On
voit tout de suite que, rares sont les événements de la vie quotidienne
auxquels nous pouvons appliquer ce principe de raisonnement logique.
Il semble que la plupart des cas où nous pouvons trouver de vrais
rapports causes-effets, appartiennent à ce que Palo Alto désigne
comme appartenant au monde de la réalité de premier niveau, c'est-à-dire
à des phénomènes physiques et observables, donc concrets.
Bien que là encore, il soit possible de chicaner, car nous ne
nous brûlons pas tous au même degré, et la ménagère habituée à
transporter des plats brûlants que nous ne pouvons même pas toucher
nous transporte d'admiration. Mais, il suffit de changer la quantité
de chaleur, pour que la proposition reste toujours valable : tout
le monde finit par se brûler, même ceux qui ont une peau de cuir.
Là, on peut généraliser et quand on peut généraliser, on a aussi
le droit d'expliquer.