le monde
de la Carte, Aristote, les dualismes,
la mono causalité linéaire, le passé qui explique
e) Le Cragnon
Voici
maintenant un exemple de cragnon, langage nouveau concocté par
le savant fou qui change le monde en changeant le langage.
Si,
comme nous le croyons généralement, les mots existent pour désigner
des objets, des choses existantes en dehors d'eux, alors, pour
être en ordre avec notre goût du rationnel, à tout mot doit correspondre
une chose, et une seule.
Cette
idée est si profondément ancrée en nous, que nous accueillons
avec mépris tout individu qui mettrait cet axiome en doute, en
venant nous dire, soit que certains objets n'ont pas de noms,
soit que certains noms ne correspondent à rien dans la nature.
Si
bien que, devant un nouveau mot, qui nous était jusqu'alors resté
inconnu, notre réaction " naturelle ", c'est-à-dire "
naturellement apprise ", nous en fait en rechercher aussitôt
le sens, soit, dit de façon profane, la " chose " correspondante.
Une
autre conception, minoritaire, s'est faite jour, il y a quelques
décennies, selon laquelle le langage serait aussi capable de créer
la réalité. Ce furent les premiers pas du constructivisme, qui
nous dit que la plupart de nos découvertes sont en fait des inventions.
Une
science était née : l'ethnolinguistique. L'ethnolinguiste Whorf
en est le représentant le plus illustre. Le langage crée l'univers
qu'il prétend seulement décrire ou expliquer. Nous nous trouvons
là devant un danger d'autant plus véritable, qu'il nous est totalement
caché par notre propre raisonnement. Car, en effet, si chaque
objet, chaque événement, chaque sentiment, chaque partie de notre
monde peut se décrire et s'expliquer à l'aide de mots appropriés,
alors, notre langage doit refléter notre compréhension actuelle
du monde.
Et
alors, on ne peut plus rien remettre en question au niveau des
concepts, sans contester en même temps le langage que nous utilisons.
Ce qui paraît proprement impensable à la plupart d'entre nous.
Comme le disait justement de Saussure, le langage est l'institution
sociale la mieux reconnue, et l'on n'a jamais vu une foule se
former et manifester contre le mauvais emploi de nos mots.
A tort sans doute, car ce serait une cause plus utile à défendre
que la plupart de celles que l'on voit défendre dans nos rues.
Dans
un autre cadre de discussion, on peut affirmer, sans risque, que
le langage est un facteur puissant d'immobilisme, un outil puissant
au service des gouvernements et des autorités en général.
Quand on croit que le mot représente la chose, on n'est guère
loin de croire que le mot EST la chose, (ce
contre quoi Korzybski nous a mis en garde), donc autant respectable
qu'elle. C'est ainsi qu'on vénère une affiche du chef au même
titre que le chef lui-même, un drapeau autant que la patrie qu'il
représente, et qu'on en vient à croire qu'il suffit de haïr très
fort le mot " fascisme " et le mot " racisme ", pour avoir droit
à arborer la bonne étiquette, voire même pour que ces maux disparaissent.
Nous reviendrons largement sur ces points dans les ouvrages consacrés
à la politique. Ici, nous voulons seulement montrer qu'il ne faut
pas jouer avec les mots, du moins que cela n'est pas sans danger.