Aristote

En 1977, Pierre Raynaud écrivait sa première version de : l'art de manipuler et ce fut le premier livre écrit en France sur le sujet. Il en existe aujourd'hui une bonne trentaine. Dans un des chapitres de ce livre, il décrivait, de façon humoristique, les quatre grands criminels de l'humanité, ceux-là mêmes qui nous ont appris à raisonner, à vivre et à avoir besoin des concepts abstraits, qui sont à l'origine de notre culture et de notre mode de pensée.

Il nommait, dans l'ordre chronologique : Jésus qui nous appris à tendre la fesse gauche quand on nous botte la droite, et les vertus d'humilité… ; Rousseau qui nous a dit que l'homme est naturellement bon et que c'est la société qui l'a corrompu, sans nous expliquer en quelle période l'homme a vécu autrement qu'en société ; il a inventé par là le suprême alibi encore en vigueur de nos jours selon lequel : " Je n'y suis pour rien, c'est la faute à la société " (concept éminemment Carte) ; Marx qui nous a mis en tête l'idée utopique qu'un jour ça ira mieux et qu'une plus grande égalité serait bénéfique au bonheur de tous ; enfin, Freud qui nous a demandé de ne pas chercher à comprendre notre esprit, car tout ce qui est important nous est inconscient, et que seul l'homme de l'art peut nous aider à le découvrir.
Tous ont un point commun, et peut-être un objectif commun : limiter notre liberté grâce à des concepts abstraits inventés par eux, nous éloigner du bons sens et du réel. Tous ont mérité le titre de grands criminels de l'humanité.

Petits génies de la Carte, mais tous handicapés de la relation. Car enfin, Jésus a échoué, son père l'a abandonné, paraît-il ; Rousseau ne nous a pas montré l'homme naturel, il nous a montré son zizi ; Marx nous a décrit un monde que personne n'a jamais réussi à créer ; Freud n'a jamais prouvé le moindre rapport entre ses élucubrations et la vie telle qu'elle est. Quant à Descartes, il nous a appris, après Aristote, que, justement, la pensée dirige et doit diriger tout, y compris les actions concrètes, et que le monde est composé d'entités séparées et distinctes.

Tous ces maîtres à penser ont en commun une idée fondamental : la Carte doit diriger le Territoire.
La Carte c'est la Morale du Bien et du Mal pour l'un, la Raison ou la Nature pour l'autre, la Justice pour un autre ou encore l'Inconscient pour le dernier. Ils ont inventé nos modernes devoirs de philosophie, sur lesquels planchent aujourd'hui nos malheureux gamins.

Mais Pierre Raynaud en a au moins oublié un : Aristote, qui a inventé le tiers exclus, et le pouvoir du rationnel, comme si la vie de tous les jours obéissait à ces préceptes. Et, pendant qu'on y est, si Aristote est le cinquième grand criminel de l'humanité, il ne faudra pas oublier son séide : Descartes, qui nous a rendu aveugle aux évidences en nous demandant de réfléchir avant d'agir.

Quel est le plus grand crime d'Aristote ? D'avoir mis au point sa fameuse logique en trois points :

Rapellons, s'il est nécessaire que la Sémantique Générale est également appelé la logique du Non-A ce qui en fait une tentative pour mettre en place une logique non aristotélicienne. Pour Aristote, les objets, les gens, les idées, sont des entités fixes qui entretiennent entre elles des rapports constants.

C'est pourquoi, selon la logique aristotélicienne, on ne peut pas dire de Gontran qu'il est à la fois intelligent et stupide, ce serait contraire à la logique binaire ; et, cependant pour nous, c'est tout à fait possible, car aucun dualisme n'existe dans la nature.
Les choses, comme l'on dit dans les textes zen, se contentent d'être, et c'est nous qui en cherchons la logique sous-jacente, et qui finissons par la trouver, c'est-à-dire en fait par l'inventer.

Toute l'histoire de notre philosophie semble entrer dans le cadre de l'adage : pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué.
C'est en partie la faute d'Aristote, et la faute de nos premiers philosophes qui ont probablement pensé trop compliqué de suivre Héraclite, qui privilégiait le mouvant par rapport au constant.
Héraclite nos a appris que l'on ne pouvait se baigner deux fois dans le même fleuve, ce qui, au niveau du concret, aurait été plus efficace ; mais comme cela demandait de créer une philosophie plus complexe, on a certainement préféré une philosophie manipulant es objets et des entités définies une fois pour toutes.

La logique Non-A n'a guère de chances de dominer un jour dans notre beau continent, car nous sommes englués depuis trop longtemps dans nos cartes abstraites ; c'est une drogue dont nous ne pouvons plus nous passer ; c'est pourquoi que, d'autres continents et d'autres cultures qui sont plus proches de comprendre cela ont toutes les chances de gagner, même économiquement.