Classer

 

Dans la vie de tous les jours, nous classons sans cesse ce que nous voyons, nous étiquetons nos expériences, nos habitudes, nos amis.

Hélas ! Toute classification est porteuse de jugements.

 

Tout raisonnement, toute action se situant au niveau des Cartes, en tant que représentations abstraites de la réalité, est susceptible de nous entraîner dans des classifications.

Classer, c’est reconnaître des ressemblances entre les évènements de notre vie, c’est assimiler un objet, une idée, une personne, ici et maintenant, à d’autres déjà répertoriés.

 

Classer deux évènements, deux expériences, deux personnes, dans la même catégorie, c’est monter d’un cran d’une observation vers une Carte plus générale. Par exemple passer de la poule et du coq comme animaux différents, au concept d’animaux de basse-cour, est une classification en même temps qu’une généralisation.

A chaque catégorisation, on perd des nuances, on perd un peu du sel de la vie.

 

L’homme moderne, fils d’Aristote bien plus que d’Héraclite, a besoin, semble-t-il de traiter d’entités fixes et clairement définies pour comprendre son monde. Les objets ainsi définis sont vus comme séparés les uns des autres, donc comme appartenant à des catégories différentes. Et plus on catégorise, plus on classe, plus on étiquette, plus on juge, plus on s’éloigne de la réalité concrète, faite de mouvant, et de mouvements subtils qui n’ont pas de nom dans le dictionnaire.

 

La Méthode Relatio ne peut nous empêcher de classer, mais elle nous demande juste de prendre du recul par rapport à nos classifications, de considérer que tout classement est provisoire, en même temps qu’arbitraire.

Quand il s’agit de relations, et d’êtres humains qui sont nos amis, nos parents, nos collègues de bureau, l’habitude de classer peut devenir dangereuse. Car nos relations sont vivantes et ne peuvent se définir par les étiquettes qu’on leur accroche.

 

Les classifications nous montrent un monde simplifié, et dépendant des classes elles-mêmes.

Le monde que l’on perçoit est tel qu’on le classe ; la classification devient la réalité, une réalité abstraite qui nous empêche définitivement de voir en quoi elle cache un vivant infiniment plus riche, en quoi elle dépend plus de l’observateur que de la chose observée.

 

Nous pourrions donner ici un millier d’exemples de classifications dangereuses de la vie courante, pris dans le monde des affaires, dans le milieu familial, ou dans le monde de la politique. Cela pourrait faire l’objet d’une bonne centaine d’ouvrages.

 

Prenons juste un exemple de la vie politique. Il fut un temps où les voix du Front National étaient considérées comme sales, et personne n’acceptait dans le monde politique du politiquement correct de les comptabiliser à son profit.

Si bien que la classification officielle que nous avons vu dans les journaux était claire : l’extrême gauche, la gauche, la droite, et l’extrême droite. Mais alors que l’on acceptait dans les élections d’additionner parfois gauche et extrême gauche, il n’en était pas de même pour droite et extrême droite.

La conséquence éminemment grave selon nous est que, pendant une bonne décennie la France (pour parler comme les journalistes et les politiques, comme si la France avait une existence propre) était dirigée à gauche. Or, la gauche n’aurait jamais été majoritaire si l’on avait accepté de comptabiliser les voix du FN dans les voix de droite.

Où l’on voit que l’on peut fait soi-même son propre malheur, comme nous l’a bien montré Watzlawick.