Grammaire générative

 

La grammaire générative a été inventée par Noam CHOMSKY dans les années 1957. Elle apparaît particulièrement révolutionnaire par rapport aux théories alors en vigueur concernant l’apprentissage d’une langue par les enfants.
En effet, jusqu’à présent, la croyance générale des experts était que les enfants apprenaient la langue de leurs parents en les écoutant et en répétant ce qu’ils entendaient. Chomsky a montré que cela était statistiquement impossible car les phrases que l’on peut faire avec les mots d’un lexique, même celui d’un enfant, étaient en nombre quasi infini. Donc, l’enfant qui commence à parler le fait à un moment de son évolution, en se servant de ce qu’il sait déjà pour construire de phrases nouvelles qu’il n’a jamais entendues auparavant.

 

C’est ainsi que se sont forgé les deux notions de compétence et de performance. Au sens anglo-saxon ces termes désignent, d’une part la capacité à former des phrases et de l’autre les phrases elles-mêmes des textes produits.

C’est, à quelques différences près, l’opposition déjà rencontrée dans De Saussure entre langue et parole.

On remarque au passage, encore une fois, et bien que cela n’ait pas été évoqué par Chomsky, qu’il existe une différence de niveau de type Carte / Territoire entre ces deux notions : la compétence est un concept abstrait, alors que la performance suppose des phrases réelles que l’on peut lire, écouter et analyser.

 

L’intérêt considérable de cette nouvelle façon de comprendre le langage est que, pour analyser des textes recueillis sur un sujet quelconque, point n’est besoin d’avoir un corpus considérable : il suffit d’en avoir assez pour déterminer la compétence. A partir de celle-ci, on peut construire autant de phrases réelles que l’on veut.

 

La grammaire générative fut à l’origine de nos travaux d’analyse sémantique comme on va le voir plus loin.

 

Reprenons une de nos phrases fétiches :

 

On remarque, dans ce schéma (qui s’appelle techniquement un indicateur syntagmatique), que certains « nœuds » se situent plus haut que les autres. La grammaire générative nous a appris que cette phrase est une des milliards de phrases possibles dérivées d’une seule « phrase minimale » de base qui serait : « Le chien mord », et que l’on symbolisera par la formule SN + SV (syntagme nominal + syntagme verbal).

 

En effet, par transformations successives :

- Le chien Þ Médor

- Médor Þ Le chien de la voisine

- Le chien de la voisine Þ Le chien de la voisine qui habite au 15 de la rue de la Gare…

Et ainsi de suite, sans fin.

 

A partir de cette phrase, voici la question que nous posons très souvent à nos stagiaires : « Comment peut-on découper en deux parties logiques cette phrase ? » Il n’y a qu’une bonne réponse.

Nous obtenons toujours deux types de réponses : avant le segment « a mordu » ou après « a mordu ».

La seule réponse acceptable est : « avant mordu », car la phrase minimale : le chien mord ne peut se découper qu’entre les deux segments : le chien et mord.

La coupure logique est symbolisée par une barre dans le schéma ci-dessus.

 

Chomsky nous a fait découvrir qu’il existe un lien entre le découpage sophistiqué de l’indicateur syntagmatique et la façon dont notre esprit semble fonctionner dans ses opérations de mémorisation.

Les éléments de la phrase que nous oublions le moins facilement sont le substantif chien et le verbe mordre.

En effet, après de longs jours, lorsqu’on demande aux personnes ayant entendu cette phrase de nous la restituer, ce dont ils se souviennent (presque) toujours est qu’il s’agissait d’un chien qui mordait.

Le reste de la phrase est souvent oublié et transformé par des interprétations multiples et parfois comiques : on parle du chien du commissaire, de la voisine du commissaire...

 

Ainsi, plus les éléments de la phrase sont reliés à des nœuds secondaires, plus ils seront oubliés. Nous retrouvons ici, de façon plus scientifique, l’idée bien connue selon laquelle les mots mis en position de sujet ou de verbe (dans la grammaire classique) sont plus facilement mémorisés que ceux qui figurent en compléments ou dans des propositions dépendantes de la principale.

 

Si l’on joue à un jeu de mémorisation avec les personnes qui ont entendu la phrase quelques jours avant, en leur montrant la phrase mot à mot : « Le... », puis « Le chien... » et en leur demandant à chaque fois quel mot vient ensuite, les taux d’erreurs des réponses sont en rapport avec la position des segments dans l’arbre syntagmatique !

En fait, plus le passage d'un mot à l'autre demande de franchir un nombre important de nœuds, donc, plus il faut chercher des nœuds élevés dans la hiérarchie de l’arbre, plus les erreurs de mémorisation sont nombreuses.

Plus il sera nécessaire de franchir des « pas » pour aller d’un mot à l’autre, plus la mémorisation séquentielle sera difficile. Par exemple entre « voisine » et « a mordu », il faudra franchir 5 pas et remonter jusqu’à la racine : il n’y a pas d’association mentale entre ces deux blocs de mots dans l’esprit des personnes qui ont entendu la phrase.

 

Cette découverte de Chomsky est totalement révolutionnaire, car elle montre de façon presque physique le lien entre le mental (le monde des opinions, de la Carte…) et le langage dans ce qu’il a de plus superficiel du point de vue profane : la construction des phrases.

 

Partant de cette découverte, les consultants et autres publicitaires se trouvent munis d’un outil fabuleux, dont malheureusement ils se servent rarement : un moyen quasi scientifique de créer des messages, des arguments, obtenant le maximum possible de mémorisation.

Il faut et il suffit pour cela que les phrases émises contiennent peu d’informations et que les parties les plus importantes du discours soient en position élevée dans les nœuds des arbres syntagmatiques.

Les phrases devront être courtes et faire apparaître de façon évidente une structure simple sous la forme d’un dérivé élémentaire d’une phrase minimale : SN + SV, ou au maximum SN1 + SV + SN2, ce qui est une façon plus moderne de dire :
Sujet
Þ Verbe Þ Complément.

 

 

Par exemple, dans les années 1970, nous avons commencé à analyser le langage des médecins parlant de médicaments pour le compte des laboratoires pharmaceutiques. Très rapidement, nous nous sommes aperçus qu’un certain nombre de thèmes étaient redondants et revenaient d’une étude à l’autre, quelle que soit la classe du médicament étudié. C’est ainsi que nous nous sommes aperçus que toutes les phrases formées par les médecins parlant des médicaments qu’ils prescrivaient étaient dérivées de la phrase de base :


- Je parle du produit X (ici le nom du médicament évoqué)
- qui est un........ Q (caractéristiques techniques du produit)
- que je donne ainsi : U (comment je l’utilise : poso, forme galénique…)
- chez les.... M (Malades)
- qui ont...... I (Indications)
- et voilà ce que j'en pense : E (Efficacité et Tolérance
- et ce que j'en fais (prescription) NP/PO/P (Non prescrit / Prescrit occasionnellement ou Prescrit souvent)

 

Chaque thème (ou boite thématique) contient un nombre fini de mots et expressions possibles et ainsi un très grand nombre de phrases peuvent être construites à partir de ce modèle.

L’aspect révolutionnaire de ce modèle est qu’il n’est pas besoin d’interroger beaucoup de médecins pour obtenir un descriptif complet des possibilités de phrases.

Il en est de même quel que soit le sujet abordé par l’étude, y compris pour les sujets dits de société : le racisme, la démocratie…