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Manipuler, manipulation
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Une question revient souvent, parfois sous l’aspect d’un
reproche : avec cette méthode, vous manipulez ! Influencer ou manipuler ? Peut-on agir sans jamais
manipuler les autres ? La vraie question est : peut-on ne pas
manipuler ? Il suffit de regarder, d’écouter ou de lire, nos hommes
politiques. Ils nous parlent tous du fond de leur cœur, de leurs sentiments
profonds, et de leur honnêteté sincère… bref, ils sont sincèrement désireux…
d’être réélus. Mais, jamais, au grand jamais, aucun d’entre eux ne
reconnaîtra, que, même une seule seconde, il a seulement tenté de nous
manipuler. Donc, puisqu’ils sont censés nous montrer l’exemple, si
ces hommes et femmes-là ne nous manipulent pas, c’est la preuve qui manquait
qu’il est possible de ne pas manipuler !!! Plus sérieusement, quand on parle de manipulation, il faudrait
tout d’abord savoir si l’on parle du mot
et de la peur qu’il nous évoque habituellement, ou de l’acte en soi
et de ce qu’il nous rapporte. La manipulation en tant qu’acte est critiquée et
critiquable, quand elle s’exerce au détriment d’autrui. Mais pas plus
critiquable, que tous les autres moyens employés par les hommes pour nuire à
leur prochain. La manipulation, en tant que mot (en tant que concept
donc) est critiquée par le fait même qu’elle fonctionne, même si c’est
au profit d’autrui. Tu vas mal, je te manipule, tu vas mieux. Bravo, diront certains, mais c’est critiquable diront
d’autres, car tu as réussi à changer
l’autre par des moyens « malhonnêtes ». C’est là le point de
vue des idéalistes « aux yeux pleins d’étoiles » comme le
disait Watzlawick. Dans le premier sens
du mot, nous ne défendrons pas plus la manipulation que n’importe quel
autre acte néfaste (sauf en cas de légitime défense, par exemple quand
on est entourés d’imbéciles qui vous gâchent la vie). Nous ne militons
pas pour faire la guerre aux autres à notre profit et à ceux de notre
monde que nous aimons. Dans le deuxième sens du mot, nous pensons que tout le
monde manipule quand il ne peut pas obtenir par d’autres moyens ce qu’il
désire. Alors, de quoi a-t-on peur ? De l’acte que l’on commet
tous les jours ou du mot qui le désigne ? Si l’on a peur de l’acte,
il est toujours possible de s’en abstenir, et si l’on a peur seulement
du mot, il est toujours possible d’en utiliser un autre, par exemple
argumenter,
instruire, séduire, influencer,
gouverner… Mais qu’en pensent nos spécialistes, par exemple Paul
Watzlawick, Antoine Malarewiecz, Dominique Bériot ou encore Joule et
Beauvois… ? Commençons par notre maître incontesté, Paul WATZLAWICK,
qui dans « Changements, paradoxes
et psychothérapie » dit : « D’expérience, nous nous attendons à être
accusés de « manipulation » et « d’insincérité » pour
notre façon, tant pratique que conceptuelle d’aborder les problèmes humains.
La « sincérité » est devenue depuis peu un slogan qui n’est pas
dépourvu d’hypocrisie et qu’on associe confusément à l’idée qu’il existe une
vue « juste » du monde, - ,en général sa propre vue. Cette notion
de sincérité semble aussi laisser entendre que la « manipulation »
est non seulement répréhensible, mais évitable. Malheureusement, personne n’a
jamais pu expliquer comment s’y prendre pour l’éviter ». (p. 14-15). Et il ajoute plus loin, à l’intention des autres
méthodes psy : « L’analyste
qui reste silencieusement assis derrière son patient allongé, ou le
thérapeute « non directif » qui « ne fait que » répéter
les paroles de son patient, exercent une influence colossale du seul fait de
cette attitude d’autant plus qu’on la définit comme n’exerçant « aucune
influence ». Le problème n’est donc pas d’éviter l’influence et la
manipulation, mais de les comprendre mieux et de les utiliser dans l’intérêt
du patient. » Si ce n’est pas assez clair, nous pouvons citer Antoine
MALAREWICZ, dans « Guide du
voyageur perdu dans le dédale des relations humaines », page
17 : « Toute communication correspond à une forme
de manipulation car aucune information n’existe en tant que telle… Il
n’existe pas de situation de communication qui puisse prétendre à la
neutralité. On ne peut éviter de chercher à persuader l’autre, d’adopter, en
tout ou partie, sa propre vision de tel ou tel fait… Le terme de
manipulation, outre qu’il devrait perdre sa connotation péjorative,
renvoie ici à la notion de technique… Il importe d’abandonner la vision naïve
qui consiste à affirmer que communiquer ne relève pas de ces techniques et
qu’il suffit de montrer sa bonne volonté pour s’entendre. Ces techniques sont
basées au contraire sur des compétences qui s’acquièrent et se développent.» Ou encore Dominique BERIOT dans « Du microscope au
macrocospe » : « Ma réponse s’appuie sur le principe de Palo
Alto : « nous ne pouvons pas ne pas influencer les autres ».
Si nous les influençons de toute façon, et malgré nous, sans obtenir de
résultats satisfaisants pour chacun, quel bénéfice apporte la
spontanéité ? L’objectif est-il d’être naturel ou de faciliter
l’échange ? Chacun a pu se rendre compte des méfaits de certains
comportements spontanés ! Sachant que nous influençons nécessairement
les autres, autant le faire de façon cohérente par rapport à notre objectif
commun… L’aspect moral sous-jacent à ce type de comportement réside dans
l’optique de celui qui utilise ces techniques de communication : agit-il
exclusivement dans son intérêt personnel ou dans l’intérêt des deux
parties ? » (p.97). Ou encore Joule et Beauvois dans le « Petit traité
de manipulation à l’usage des honnêtes gens » : « Que ces phénomènes puissent être, ici ou
là, à la base de pratiques manipulatoires, est-ce une raison pour n’en point
parler ? Nous avons tranché. L’obscurantisme n’étant jamais la solution
d’un problème déontologique, ou la pudibonderie, nous avons jugé bon
d’appeler les choses par leur nom (le titre de l’ouvrage en témoigne) et de
dire ce qu’elles sont. » (p.7) « La manipulation est souvent la seule façon
dont disposent les gens qui n’ont pas de pouvoir d’obtenir quelque chose des
autres… Renoncer à la manipulation c’est quelque fois renoncer à l’efficacité
d’une action militante, quand ce n’est pas renoncer à toute espérance de
changement. » (p.14) « Renoncer à la manipulation c’est quelque
fois renoncer à l’efficacité d’une action militante, quand ce n’est pas
renoncer à toute espérance de changement. » (p.14) « Soyons clairs. Tout le monde : vous, moi,
chacun des auditeurs qui nous écoutent, tous, nous sommes des manipulateurs
en puissance. Qui d’entre nous n’a jamais essayé d’obtenir quelque chose
d’autrui, disons par des moyens indirects ? » (p.218) « Il
n’est guère en effet que deux façons efficaces d’obtenir de quelqu’un qu’il
fasse ce qu’on voudrait le voir faire : l’exercice du pouvoir (ou des
rapports de force) et la manipulation. » et ne vont-ils pas jusqu’à l’affirmation suivante : « Sauf à être perçue comme telle, la
manipulation satisfait tout le monde ! » (p.12) Sans oublier Robert CIALDINI, qui est à l’origine de la
plupart des expériences relatées dans Joule et Beauvois, qui n’a pas hésité à
consacrer une grande partie de son temps d’universitaire et de celui de ses
étudiants en conduisant de nombreuses expériences sur la manipulation, qu’il
relate dans : « Influence et
manipulation ». Nous dirons les choses de façon plus nuancée. Si je veux
quelque chose, je ferai (presque) tout pour l’obtenir. Je dis bien « si
je veux », parce que si seulement « je voudrais bien »,
alors je ne ferai probablement rien et le problème sera réglé : je serai
parfaitement honnête et je n’obtiendrai rien. Ma première idée sera de le demander. « Chérie, passe-moi le sel ». La
plupart du temps, cela suffit, la chérie me passe le sel. Tout au plus me
fera-t-elle remarquer que j’aurais pu dire « s’il te plaît ».
Mais, demander quelque chose pour l’obtenir, ça marche quand même assez
souvent. Si ça ne marche pas, ma deuxième idée sera de « parlementer »
et d’expliquer à la chérie pourquoi je voudrais le sel. Non, ce n’est
pas parce que sa soupe est immonde sans sel, non ce n’est pas parce
qu’elle est nulle en cuisine, simplement j’aime bien le sel. Je donne
des raisons, j’argumente…
et ça marche… parfois, et parfois non. Quand ça ne marche pas, que me reste-t-il comme solution
pour obtenir mon sel ? Manipuler en expliquant à la chérie susdite que sa soupe
est bonne, parfaite même, mais que ma maudite éducation – ah ! Les
parents – m’a habitué à manger trop de sel, ce qui est mauvais pour
mon hypertension, je le sais, mais enfin, un peu de sel en plus… Il existe bien une quatrième solution, mais
catastrophique : elle consiste à envoyer promener la chérie en question
sous prétexte que sa soupe n’est pas bonne. C’est l’ultra – solution. Et puis, que ceux qui n’ont jamais manipulé, me jettent la
première pierre ; et je les plaindrai. |