Preuve

 

Généralement, nous abusons du  terme de preuve et du verbe prouver et cela est dangereux.

Prouver fait référence à des explications, à des rapports de cause à effet. Et, selon nous, la plupart des preuves que nous avançons dans notre vie courante, et même la plupart des soi disants preuves que nos scientifiques avancent sont des châteaux d’élucubrations, des à peu près, des généralisations, à partir d’un petit nombre d’observations, auxquelles ils appliquent des raisonnement faux.

Prouver est un terme de la Carte qui fait référence à la notion de causalité linéaire, conception pour nous périmée, d’avant la systémique.

 

Il faudra un livre tout entier pour aborder le sujet et d’en montrer les dangers.

Ici, juste quelques mots.

 

"Déjà, en 1739-1740, dans son Traité de la nature humaine, HUME affirmait que la causalité ne faisant pas partie de la nature, n'était donc probablement rien d'autre qu'un "besoin de l'esprit humain"

(Rupert RIEDL, in l'invention de la réalité, Seuil).

 

Nous ne pouvons inférer les événements de l'avenir des événements présents. La croyance au rapport de cause à effet est la superstition

Wittgenstein, Tractacus logico-philosophicus

 

 

"Quand l'événement B a tendance à se produire après l'événement A, alors on peut dire que l'événement A est la cause de l'événement B"

C'est ainsi que nous raisonnons habituellement, sans nous en rendre compte. Mais c'est un raisonnement faux.

Nos raisonnements ne traitent que les flous ; ici, le mot important dans la proposition ci-dessus est : a tendance. Car que peut-on dire quand l’événement B, parfois suit et parfois ne suit pas l’événement A ? Sinon, que, parfois A est la cause de B, mais pas toujours. Mais, alors, il ne faut pas en rester là, car il faut expliquer, puisque l'on s'est positionné dans un monde de l'explication, pourquoi, B n'est pas toujours la cause de A.

Je digère mal et je suis malade parce que j'ai mangé trop de chocolats ; alors pourquoi l'autre jour n'ai-je point été malade, après avoir mangé toute la tablette ?

 

Le principe de causalité dirige une très grande partie de nos raisonnements, et nous pouvons dire, du point de vue de Relatio, qu'il empoisonne toute notre société. Il pose plus de problèmes qu'il n'en résout, ce que nous allons essayer de montrer maintenant.

La difficulté d'extraire de notre esprit, - comme on extrait une dent cariée, - le principe de causalité, vient en partie du fait qu'il nous semble inné ; les enfants ne passent-ils pas leur temps à nous demander Pourquoi ? Les réponses aux questions Pourquoi, rassurent, et quand on ne sait pas le pourquoi d'un événement, il suffit de l'inventer en oubliant aussitôt que nous venons de l'inventer.

 

Les questions que nous nous posons, en jetant un regard froid sur ce principe handicapant seront de plusieurs natures : logiques d'abord, pragmatiques ensuite, et nous chercherons en quoi le principe de causalité peut améliorer ou troubler les relations humaines, ce qui est le sujet unique de notre préoccupation.

 

Sur le plan logique, on ne peut, semble-t-il parler de causalité que dans les cas de figures où A est toujours suivi de B, et que B ne peut se produire sans A. Ce cas est celui où nous trouvons une bijection entre l'ensemble des causes et l'ensemble des effets. Par exemple, si je mets ma main sur une source de chaleur, je me brûle (au delà d'un certain degré), et si je me brûle, c'est que j'ai posé la main sur une source de chaleur trop forte. Ca marche dans les deux sens, et toujours.

 

On voit tout de suite que, rares sont les événements de la vie quotidienne, auxquels nous pouvons appliquer ce principe de raisonnement logique. Il semble que la plupart des cas où nous trouvons de vrais rapports causes ð effets, appartiennent à ce que Palo Alto désigne comme la réalité de premier ordre, c'est-à-dire les phénomènes physiques et observables. Bien que là encore, il soit possible de chicaner, car nous ne nous brûlons pas tous au même degré, et la ménagère habituée à transporter des plats brûlants que nous ne pouvons même pas toucher nous transporte d'admiration. Mais, il suffit de changer la quantité de chaleur, pour que la proposition reste valable : tout le monde finit par se brûler, même ceux qui ont une peau de cuir.

 

En dehors de la réalité de premier ordre, toute résolution de "problèmes" à l'aide du principe de causalité sera considérée par nous comme une forme de nouvel obscurantisme, et aussi une façon bien habile de tromper les gens, quand cette méthode est utilisée par ceux qui ont le pouvoir. Se servir du principe de causalité pour expliquer les phénomènes de société, c'est-à-dire la vision même de ceux qui expliquent, est un stratagème du pouvoir utilisé en permanence. Nous en donnerons quelques exemples en médecine ou dans les processus de fabrication des lois.

Abuser du principe de causalité, c'est se servir d'une concomitance plus ou moins permanente entre deux événements pour en conclure à un rapport de cause à effet, et renfermer par là même, ceux qui auront la bêtise d’y croire dans mes propres lois et opinions.

 

On connaît l'exemple cité par Watzlawick du martien qui arrive sur terre et tombe à côté d'une palissade. Il regarde entre deux lattes de la palissade, et voit passer et repasser un chat. Mais, il ne sait pas ce qu'est un chat, il voit d'abord quelque chose de rond muni de choses fines et de deux yeux qui le regarde (mais il ne sait pas non plus que ce sont des yeux), puis, ensuite, il voit quelque chose de long, fait apparemment de la même matière que la première, et qui se tient recourbé. Il en conclut, après plusieurs passages du chat, et avec ses propres mots que je ne retranscrirai pas ici, que : la tête est la cause de la queue.

 

Cet exemple semble tiré par la queue, parce qu'il fait intervenir le martien. Mais point n'est besoin d'aller si loin : les martiens grand explicateurs de tout sont nombreux parmi nous, dans les écoles, les cabinets de médecins, les entreprises, les familles et les cabinets de ministres.

 

Quelques exemples de fausse causalité : les explications de tous les mouvements sociaux (les causes de la révolution française, de Mai 68...), les explications des maladies (le cholestérol et les accidents vasculaires, le stress et l'ulcère...), les explications des accidents de la route (la vitesse, l'alcool...), les explications de la réussite ou de l'échec d'un produit, des raisons pour lesquels un vendeur ne réussit pas bien...

 

La gravité du principe de causalité, est qu'il crée un lien incassable entre deux événements, deux opinions, deux concepts. Il crée de l'esclavage, et tisse dans notre esprit, une vraie toile d'araignée faite d'images et d'idées reliées entre elles par ce rapport définitif ; si bien qu'il devient impossible de modifier quoi que ce soit dans nos croyances sans remettre TOUT en question. C’est pourquoi, on trouve bien plus confortable de ne rien remettre en question.

 

Le principe de causalité, tel que nous l'utilisons dans notre société, de façon abusive, nous empêche d'évoluer. Si A est la cause de B, alors, non seulement on a trouvé la réponse à nos questions, mais encore, il devient hérétique de vouloir modifier B, sans d'abord corriger A. C'est le raisonnement qui tue, et que l'on trouve en médecine ou en psychanalyse. Puisque vos maux sont des symptômes (effets) dont la cause est à chercher ailleurs (plus loin, plus profond…), alors, tout traitement symptomatique sera considéré comme superficiel, temporaire et inefficace.

 

Un exemple simple se trouve dans la croyance quasi-générale jusqu’à ces dernières années que l'ulcère ne pouvait provenir que de deux causes : le stress ou la nourriture trop épicée. C’étaient les causes officiellement reconnues par la médecine ; l’ulcère était une maladie de l'environnement, il était donc évitable. Vous formez un ulcère et allez consulter : tous les médecins, ainsi que votre entourage, en cherchera la cause, soit dans votre nourriture ("Si tu ne mangeais pas autant de piments") ou dans votre mode de vie ("Si tu travaillais moins"). Manque de chance pour nos terribles explicateurs : vous ne mangez pas épicé, et menez une vie tranquille de fonctionnaire.

Qu'à cela ne tienne, comme l'a dit (à peu près) Einstein, quand les faits donnent tort à la théorie, c'est que la théorie est mal comprise, ou que les faits ne sont pas bien observés, car la théorie, selon lui, est ce qui permet d'observer les faits. Donc, la théorie a toujours raison. Dans notre cas, il suffira d’affirmer que vous êtes "un faux calme" et qu'au fond de vous, le stress vous ronge, et le tour est joué.

Les psys ont encore frappé !

 

Vous n'aurez jamais raison contre la science, même si celle-ci reste impuissante à expliquer pourquoi les milliers d'hommes qui vivent une vie infernale de capitaines d’industries et courent d'un avion à l'autre, ou les milliers d'autres qui mangent leurs piments au petit-déjeuner, n'ont pas d'ulcère, et que notre vieille tante qui ne mangeait que des légumes à l'eau, en a fabriqué plusieurs.

Les savants et leurs vulgarisateurs, vous expliqueront qu'il ne faut pas raisonner ainsi, que leur conception de la causalité est celle d'une causalité probabiliste, qu'il n'est pas sûr que vous fassiez un ulcère en mangeant pimenté, mais que si vous mangez pimenté, vous aurez plus de chances, statistiquement, d'en faire un.

 

Jusqu’au jour où des médecins plus pragmatiques ont découverts une petite bête appelée Helicobacter pylori, microbe responsable de la plupart des ulcères d’estomac.

 

Attention au piège, ne vous laissez pas attraper par celui-ci. Même si on est habitué, par nos journaux et l'école, aux explications probabilistes, ce ne sont que des déguisements de preuves. Outre le fait que la plupart des probabilités que l'on nous montre, ont été fabriquées de façon insuffisamment scientifique, il ne faut pas se mettre à croire qu'il s'agit là de preuves. Car, dire, par exemple que 5% des hommes mangeant pimenté font au moins un ulcère dans leur vie, alors qu'ils ne sont que 3% dans la population ne mangeant pas pimenté, ne constitue nullement la Preuve que c'est la nature de leur alimentation qui a entraîné la création de l'ulcère.

 

Sans compter que les populations statistiques peuvent être étudiées sous un millier d'angles différents : par exemple, en étudiant les deux échantillons on peut s'apercevoir que la population 1 comporte 15% de gauchers contre 7% dans la population 2. Donc, les gauchers ont plus souvent d'ulcères que les droitiers ? (Il s'agit d'un exemple fictif, bien sûr). Il s'agit bien d'un fait, si la population est statistiquement représentative, mais le fait d'être gaucher ne sera jamais perçu par nos savants comme une cause possible de l'ulcère. Alors, pourquoi la nourriture et non pas le fait d'être gaucher, sinon, parce que la nourriture pimentée figurait déjà dans l’esprit de nos savants,  avant toute étude, comme explication probable des ulcères.

Où l'on voit que les résultats d'une étude, la plus objective qui soit, ne sont que le reflet des opinions préalables du chercheur qui la mène, et cela, en toute bonne foi.

Les analystes, même s’ils ont eu le prix Nobel, appose leur subjectivité dans les protocoles d’études les plus scientifiques.

 

Les exemples de cette nature sont extrêmement nombreux en médecine, comme nous l'étudierons dans un prochain ouvrage.

 

Restent un certain nombre de questions à traiter à propos du principe de causalité, un des principaux axiomes de notre mode de raisonnement : qu'est-ce qu'une preuve ? Peut-on parler d'événements sans cause aucune ? Comment traiter les phénomènes ayant une multitude de causes ?

Et quand on ne sait pas de façon sûre, n’est-il pas sain apprendre à dire : « Je ne sais pas ? »

Prendre des exemples variés : accidents de la route, médecine, commercial...Posons-nous la question fondamentale dans le cadre d'une nouvelle épistémologie : le principe de causalité est-il nécessaire ? Ne vaut-il pas mieux décrire qu'expliquer ? Une bonne description ne vaut-elle pas en même temps une explication complète ? Ne peut-on se contenter de la cooccurrence ; et si A et B étaient simplement des amis, qui ont l'habitude d'aller ensemble ?

 

Cette omnipotence de la preuve nous induit à entrer dans un tunnel mental bien connu : la confusion entre un exemple et une preuve quand nous disons : « Les bretons sont têtus, la preuve c’est mon ami Pierre qui est breton… ». Un exemple qui est le passage d’une Carte générale à une carte plus précise, n’est jamais une preuve, juste une illustration ; pour aboutir à une preuve dans ce cas précis de jugement il faudrait :

  1. que j’observe longuement tous les bretons,
  2. que je définisse en terme concrets les comportements ce que j’appelle « têtu »,
  3. que tous les bretons possèdent ces comportements, soit tout le temps soit au moins dans un pourcentage minimum de cas observés.

 

En l’absence de ces règles, on ne peut parler de preuve.