Principe de non- sincérité

 

« Celui qui sait gérer le cours des fleuves leur ouvre passage pour diriger le flot. Celui qui sait gouverner le peuple l’incite à s’exprimer publiquement. »

Annales des Han, chapitre 29, les 36 stratagèmes

 

Nous savons qu’il est difficile d’analyser froidement nos propres relations. Plus nous sommes concernés par ce qui se passe, moins nous pouvons l’analyser froidement. On dit dans le langage courant : objectivement.

Nous avons dit et répété dans d’autres ouvrages, que « toute communication est subjective », nous savons que la seule réalité dont nous pouvons parler se décrit en termes de « la façon dont je vois la relation ».

Par « objectif », nous entendons ici : le plus près possible du territoire.

 

« Il faut apprendre à « prendre nos distances » d’avec les relations. Quoi qu’il arrive, ne vous identifiez pas avec ce qui se passe. Soyez-en le témoin, l’observateur. » Bhagwan Rajneesh. Le livre des secrets. p. 122.

 

On ne peut conduire et maîtriser nos interactions si on a l’impression d’en faire partie ; il faudra donc que les relationnistes apprennent à se dissocier, dans l’action même, c’est-à-dire à se voir agir, comme s’il s’agissait d’un grand frère sous surveillance.

Notre cours de base fait référence à l’un des principes fondamentaux de la Méthode Relatio : le principe de non-sincérité, ou, pour utiliser des termes déjà connus ailleurs, le principe de détachement.

 

Expliquons le fonctionnement de ce principe à partir de la façon habituelle dont nous considérons les interactions. Soit une chaîne de messages échangés entre A et B, que nous allons écrire, pour simplifier, de façon linéaire :

 

...A Þ M1 Þ B Þ M2 Þ A Þ M3 Þ B Þ M4 Þ A Þ M5...

 

Cette chaîne représente les échanges entre A et B au cours d’une conversation ; la nature des messages (M1, M2, M3...) peut être verbale ou non-verbale : sourires, gifles...

Habituellement, nous considérons que ce que nous disons ou faisons avec B, est, en quelque sorte une partie de nous-mêmes ; et ce que B nous répond, ne nous laisse pas indifférent non plus.

 

Nous sommes donc concernés, à la fois par ce que nous disons et par ce que l’on nous répond.

C’est la conception dite « normale » de la communication. On fera remarquer, que cette conception, soi-disant basée sur la sincérité, montre, à l’évidence que nous voyons la communication de la façon la plus égoïste qui soit, puisque nous ne la voyons que de notre seul point de vue. Dans cette chaîne d’interactions, nous sommes bien « le centre du monde ».

 

En effet, la chaîne de communication classique est ainsi ponctuée :

..A Þ M1) Þ B Þ (M2 Þ A Þ M3) Þ B Þ (M4 Þ A Þ M5)..

 

En nous situant au centre de la communication, nous « évacuons » notre interlocuteur. Concrètement, dans l’action, cela signifie que nous prêtons toute notre attention à ce que nous faisons et que nous ne savons pas voir comment l’autre réagit.

 

A l’inverse, la pratique du détachement et du principe de non-sincérité nous apprendra à positionner l’autre (B) au centre de la relation, en ponctuant ainsi la chaîne :

 

..A Þ (M1 Þ B Þ M2) Þ A Þ (M3 Þ B Þ M4) Þ A Þ (M5..

 

Il s’agit de la même chaîne, mais cette fois, nous nous mettons en marge de ce qui se passe. Nous sommes complètement dissociés par rapport à ce qui se passe, par rapport à la chaîne des communications. Nous sommes au balcon en train de nous regarder agir, dans notre prestation d’acteur ; nous sommes donc dans la meilleure des positions qui soient pour dicter à l’autre Moi, notre double, la bonne conduite à tenir.

Tout se passe comme si nous n’étions pas concernés, ni par ce que nous faisons, ni par ce que l’autre nous dit et nous fait. D’où le nom provocateur de ce principe et de sa pratique : principe de non-sincérité, auquel on a le droit de préférer le nom plus zen et plus neutre, de principe de détachement ou de dissociation.

 

On nous dit souvent que cette façon de procéder n’est pas « naturelle » ; nous répondons : certes, elle n’est pas culturellement majoritaire, tout ce que nous avons appris à l’école va à l’encontre de ce principe. Nous sommes, en effet, généralement fiers de proférer des affirmations du genre : « Moi, je suis toujours sincère », « Je dis toujours ce que je pense, même si cela ne plaît pas. » On ne peut nier qu’il est parfois agréable d’être sincère, dans les relations de couple par exemple.

Le modèle de la sincérité est souhaitable chaque fois qu’il n’y a aucun conflit entre les partenaires, et chaque fois que la relation n’est pas intéressée.

 

Cependant, dans une relation conflictuelle, ou au sein d’une relation d’affaires, il sera souvent préférable d’utiliser ce nouveau modèle de pensée et d’action, plus efficace et de beaucoup.

Chacun de nous, devant une difficulté de la vie qui peut être résolue par la prise de contrôle de la relation avec autrui se doit de choisir entre la sincérité à tout prix avec l’échec en prime, ou la prise en considération de notre objectif qui repose, en fait, sur la reconnaissance de l’autre, comme différent de nous.