Recadrage

 

Revenons quelque temps sur le problème du statut de la réalité ou de la « réalité de la réalité » pour le dire comme Watzlawick.

 

La sémantique générale, après le zen, nous a montré que la réalité de ce monde ne nous est pas accessible, et que la seule chose que nous voyons c’est notre propre interprétation de la réalité.

Qu’en est-il de la réalité de la relation entre A et B ? Même si l’on ajoute, « à un moment donné du temps », même si l’on prend garde de préciser s’il s’agit du point de vue de A ou de B, qu’en est-il de la vraie réalité de cette relation, ici et maintenant ?

La relation entre A et B, appartient-elle au monde de la Carte ou à celui du Territoire ?

 

Comparons les deux formulations :

(1) En ce moment, pendant que nous débattons d’un projet d’association, je me vois comme nettement en situation de supériorité vis à vis de B et totalement coopératif, mais j’ai l’impression qu’il se sent mon égal avec une petite pointe d’agressivité (antagoniste)

(2) Ma personnalité sûr de soi me rend à l’aise vis à vis de ce projet pendant que B, plus timoré est sur la défensive.

 

On peut sans conteste affirmer deux choses : d’abord que la première formule semble plus proche d’une description de type « territoire » que la seconde, mais que, toutefois, les deux formules possèdent la même faiblesse : elles ne font que refléter l’impression ou le point de vue de A.

Dans les deux cas, on reste totalement ignorant du sentiment de B.

 

Ainsi, aussi sophistiqués que soient les outils permettant d’analyser la relation entre A et B, ils ne peuvent, au mieux, que nous faire préciser notre propre subjectivité. Pour savoir avec précision comment l’autre nous voit, et voit la relation, il faut procéder à des observations plus pragmatiques, ou se livrer à des expériences de types stratagèmes.

 

Donc, la relation A « B n’existe pas, c’est-à-dire qu’elle n’a pas d’existence en soi, objective, sur laquelle  partenaires et observateurs pourrait se mettre d’accord.

C’est pourquoi quand on parle de changer une relation, il faut bien comprendre que ce qui change ce n’est pas la relation elle-même, mais la vision subjective que le ou les partenaires en ont.

 

C’est ici que la technique reine de la thérapie de Palo Alto est le recadrage. Par le recadrage, j’en viens à classer autrement mes pensées, mes perceptions et mes jugements, et le problème disparaît. Je mets mes chaussettes dans un autre tiroir, et la sémantique de celles-ci change. Une situation me gêne et me pose problème, j’en souffre ; j’apprends à voir en quoi cette situation est pour moi un avantage : le problème se dissout dans cette nouvelle réalité que je viens d’inventer et le voici résolu.

 

Recadrer, c’est trouver un nouveau cadre à une expérience, changer le contexte conceptuel et/ou émotionnel. Avec le recadrage, il y a changement, même quand la situation demeure inchangée.

 

Pour opérer un recadrage, il faut, dans un premier temps ôter le cadre existant. Or, nous nous sommes très attachés, sans nous en rendre compte, à notre propre classification actuelle de notre réalité. Et la plupart des tentatives logiques pour changer de cadre, sont vouées à l’échec dans la mesure où il faut d’abord abandonner l’ancien classement avant d’en adopter un nouveau.

 

Pour faire simple, nous pouvons dire que le recadrage change chez une personne le sens qu’elle donne à une situation, souvent en la lui faisant percevoir de façon radicalement opposée.

Ce qui est défaut devient qualité ou avantage, ce qui est à combattre devient à rechercher… Des exemples vont nous aider à comprendre ce qu’est le recadrage, à en comprendre l’utilité pour changer, nous changer et changer la vision des autres.

Le recadrage est une opération qui s’effectue sur soi-même ou sur un partenaire, il  ne change rien au monde extérieur et à ses réalités vraies ou vécues, mais il éclaire ce monde d’un éclairage nouveau, un peu comme si l’on s’était déplacé pour le voir sous un autre angle.

 

Watzlawick décrit le recadrage ainsi :

« Le re-cadrage, pour utiliser une fois de plus le langage de Wittgenstein, n'attire pas l'attention sur quoi que ce soit - ne produit pas de prise de conscience - mais enseigne un nouveau jeu qui rend l'ancien caduc. »(PW, Changements… p.126)

 

« Re-cadrer signifie donc modifier le contexte conceptuel et/ou émotionnel d’une situation, ou le point de vue selon lequel elle est vécue, en la plaçant dans un autre cadre, qui correspond aussi bien ou même mieux, aux « faits » de cette situation concrète, dont le sens, par conséquent change complètement. » PW, Changements, p. 116

 

La PNL a beaucoup étudié le recadrage, à l’instar de ses créateurs : Bandler et Grinder.

 

Voici quelques citations de leur ouvrage commun (1999) :

« Ce qu’on appelle le recadrage : changer le cadre dans lequel une personne perçoit des évènements pour en changer la signification. Quand la signification change, les réactions et comportements de la personne changent aussi » (Préface)

 

La définition du recadrage donnée par les créateurs de la PNL, après Palo Alto, recoupe nos affirmations en ce qui concerne le sens des mots (voir les articles et exposés sur la sémantique), ainsi que sur le sens donné à un coup d’une interaction :

« Le comportement problématique n’a de sens que s’il est perçu dans le contexte où il se produit » (1999, p. 9)

 

« Si les gens ont une expérience sensorielle qu’ils n’aiment pas, c’est qu’en fait, ils n’aiment pas leur réaction. » (1999, p. 13)

 

Bandler et Grinder distinguent deux types de recadrage : le recadrage de contexte et le recadrage de signification. Dans le recadrage de contexte, l’événement gênant est placé dans un contexte différent, souvent plus large et la signification change.

Englober un événement vécu comme négatif, au sein d’un nouveau contexte plus large et vécu comme positif, rend positif à son tour l’événement ou la situation en question.

« Pour un recadrage de contexte, demandez-vous : « Dans quel contexte ce comportement précis, dont la personne se plaint, aurait-il de la valeur ? » (1999, p. 23)

 

Dans le recadrage de signification, le contexte ne change pas, mais on fait percevoir le même événement comme signifiant autre chose.

« Pour un recadrage de sens, demandez-vous : « Y-a-t-il un cadre plus large dans lequel ce comportement a une valeur positive ? » (1999, p. 23)

 

Nos tentatives de solution échouent la plupart du temps, car elle empruntent le cadre dans lequel le problème s’est formé ; elles renforcent donc le problème.

Erickson nous disait : « Pour tenter de résoudre un problème, bien des gens restent dans le cadre de la situation. Si vous pouvez les faire sortir de ce cadre, vous leur montrez qu’ils sont capables d’aller au-delà des limites immédiates de ce problème affectif. Tout à coup, ils découvrent qu’il existent d’autres points de vue, d’autres possibilités, d’autres formes de compréhension. » (in J. Haley, Changer les couples, P. 133)

 

Recadrer, c’est donc aussi classer autrement les évènements de notre vie, analyser autrement le problème qui est le mien, pour m’apercevoir, en le changeant de tiroir, qu’il ne s’agit pas d’un problème, mais d’un avantage que je n’avais pas vu.

Dans la littérature anglaise il existe un exemple célèbre de recadrage, celui de Marc Twain qui est puni et doit repeindre une barrière un jour où il devait aller au cinéma avec les copains. Il sait que ceux-ci vont passer devant lui, le voir et se moquer. Alors, quand ils arrivent et commencent à rire de lui, il leur explique la chance qu’il a de pouvoir repeindre une barrière. Quelle expérience extraordinaire c’est, car ce n’est pas tous les jours que l’on peut faire cela…. Si bien que les copains finissent par lui demander s’il veut bien leur prêter le pinceau, ce qu’il accepte de bonne grâce en échange d’un peu de monnaie.

 

Dans ce cas, le recadrage s’est opéré chez les spectateurs, mais le recadrage est tout aussi utile quand on l’opère sur soi-même, pour résoudre un problème qui n’existe que dans l’ancienne façon de le penser, de le classer, et de l’analyser.

 

Le recadrage va rapidement nous mener aux communications paradoxales et aux façons paradoxales de soigner des maux relationnels. Par exemple, prenons le cas de l’insomniaque qui n’arrive pas à s’endormir, d’autant plus qu’il essaie fortement de dormir ; plus il essaie, plus il fait toujours plus de la même chose, moins il s’endort vite et plus le problème s’aggrave. S’il décide de considérer que le manque de sommeil qui résulte de son problème, est un considérable avantage car cela lui permet chaque nuit de profiter un peu mieux de la vie, en lisant, regardant la télé, ou en poursuivant ses études… l’inconvénient devient un avantage. Malheureusement, dans ce cas, puisqu’il ne luttera plus contre l’insomnie, celle-ci aura tendance à disparaître et l’homme regagnera bien vite son lit en baillant.

 

Le recadrage est aussi puissant car la réalité objective est un leurre, une utopie que poursuivent encore certains idéalistes. Est-ce à dire que rien n’existe de ce que je vois ? Cette table contre laquelle je viens de me cogner n’existerait pas ?

Palo Alto utilise les expressions réalité de premier ordre pour désigner la table, la chaise et les objets concrets de la vie courante ; et de réalité de deuxième ordre pour désigner la façon dont je juge, dont je vois, dont j’interprète la réalité.

 

Si je dis : cette montagne est belle, j’introduis dans mon observation de la montagne (premier ordre), un jugement, une prise de position par rapport à ce que j’observe, bref, une réalité de second ordre.

 

On ne réussira jamais à mettre tout le monde d’accord sur la réalité de second ordre, sur le sens de cette réalité ; nous ne pouvons observer, analyser, et intervenir qu’auprès de réalités subjectives. En effet, que recouvre concrètement des termes comme justice sociale, démocratie… Nous retombons dans le monde de l’anti-dictionnaire.