Zen

 

Nous verrons dans le cours pratique que l’un des critères de réussite de nos entreprises et de nos relations avec les autres, est notre capacité à rester calmes, et sereins en toutes circonstances.

 

Le détachement est l’un des critères observés au cours d’une analyse relationnelle ; c’est lui qui nous permet d’expliquer sans difficulté le principe de non-sincérité, et de voir ce qui se passe réellement sans interpréter. Le détachement est clairement un des critères du succès de nos entreprises relationnelles.

 

C’est pourquoi, à terme, un pratiquant de l’AR, ne peut continuer à ignorer les principes de base du zen et des philosophies orientales. Et cela d’autant moins que les créateurs de l’ Ecole de Palo Alto (Grégory Bateson) comme de la Sémantique Générale (Korzybski) étaient proches des maîtres zen de l’époque.

 

Quand on évoque la prééminence du mouvant sur le fixe, quand on préfère Héraclite à Aristote, ou que l’on se penche sur les interactions des personnes plutôt que sur les personnes elles-mêmes… on adopte la philosophie du zen, même sans le savoir.

De nos jours où toute grande idée est rapidement broyée, malmenée, appauvrie, vulgarisée (dans le sens devenue vulgaire…) par les médias tout puissants, le mot Zen est dévoyé et finit par signifier des idées proches de décontraction, repos… qu’il n’avait absolument pas à l’origine.

« Rien n’est réellement statique. Et pourtant qu’essayons-nous de faire ? Que rien ne bouge ! Nous essayons de nous accrocher, de nous sentir en sécurité et sans inquiétude. L’ordre naturel des choses est de couler comme une rivière, mais le courant est si rapide, si changeant qu’il donne l’impression d’être instable. » (Merzel, p. 32)

Que rien ne soit statique implique l’absence permanente de toute forme de sécurité, dans la vie.

 

La sécurité, ce bien suprême des occidentaux, avec l’argent et les loisirs, est une utopie dangereuse. Car toute vie est insécurité, une « bienheureuse insécurité » comme le disait Alan Watts.

« La sécurité est ce que nous voulons plus que tout ! Une quantité connue, même un faux sentiment de sécurité, est plus confortable que de regarder en face la vérité de notre insécurité. » (Merzel, p. 59)

La sécurité, c’est aussi la sécurité que nous procure le fait de savoir, le fait de posséder un ensemble de croyances et d’opinions sur les choses et les gens, qui nous rassurent, et nous permettent de reconnaître le terrain sur lequel nous marchons. Or, le zen, nous découvre, nous met à nu et nous avons froid ; il nous montre que nous ne savons rien, même s’il nous est difficile de l’admettre :

« Qu’est-ce que c’est donc que vous ne voudriez pas que quelqu’un découvre ? La même chose que tout le monde essaie de dissimuler avec tant d’effort et tant d’énergie : que vous ne savez pas ! Et qu’est-ce que vous ne savez pas ? Qui vous êtes, ce que vous êtes ! Une fois que vous pouvez admettre cela, vous pouvez même vivre confortablement avec le fait de ne pas savoir. » (Merzel, p. 72)

 

Le zen ne s’explique pas, ne se décrit pas. J’ai d’ailleurs, dans ma bibliothèque une centaine de livres sur le zen qui tous affirment que du zen on ne peut parler !

Ce n’est pas une contradiction, ni une boutade, mais hélas une nécessité.

En effet, si l’on veut qu’un esprit occidental puisse comprendre une telle philosophie ou simplement l’approcher sans réticence, il faut la lui enseigner à la mode occidentale : avec des paroles qui puissent avoir un sens immédiat pour lui.

C’est d’ailleurs ce que préconisait Taisen Deshimaru, le dernier grand maître zen, qui pensait que l’avenir du zen était en Europe, à condition que les Européens arrivent à créer un zen à leur mesure.

Le zen à l’origine s’enseignait d’esprit à esprit, sans paroles ou presque !

 

Bien que je n’aie aucune qualité pour enseigner le zen (pour cela il faut aller suivre des shesin dans les dojo où se trouvent des maîtres autorisés à enseigner), je vis tenter de dépeindre les principales caractéristiques de cette philosophie en pointant essentiellement en quoi elle se rapproche de l’analyse relationnelle et des sources décrites plus haut, et en quoi elle eut être fort utile aux pratiquants désirant améliorer la qualité de leurs relations avec autrui. 

 

D’abord quelques mots d’historique.

Les grandes idées de ce qu’on appelle aujourd’hui zen, sont nées en Inde longtemps avant JC, puis ont émigré en Chine au 5ème siècle de notre ère en prenant le nom de Chan. A vrai dire, l’essentiel du zen est chinois ; la grande époque du chan, celle du célèbre monastère de Shao Lin, a duré du 5ème au 13ème siècle. Tous les grands textes du zen sont chinois.

C’est au 13ème siècle qu’un moine japonais, Dogen, ayant fait le voyage en Chine, a ensuite ramené chez lui, au Japon, le zen.

 

On dit que les japonais sont des copieurs ; certes c’est une abominable généralisation. Mais, si c’est vrai, cela ne date pas d’hier comme on le voit.

 

Premier trait : ce qui frappe dès qu’on lit un livre sur le zen, on est frappé par les traits de ressemblances avec la Sémantique Générale.

 

En effet, tous les textes zen nous disent que le zen ne peut s’expliquer, ni se décrire à l’aide de concepts, et que pour le comprendre, il faut d’abord le pratiquer, le vivre quotidiennement.

Et pratiquer le zen, c’est rester assis en position dite de zazen, c’est, vu du côté de chez nous, ne rien faire. Mais seulement en apparence.

Le zen ce n’est pas un corpus de concepts, ni d’idées abstraites ; c’est une position corporelle, avant tout.

Pour les maîtres zen, rien n’existe en dehors de la pratique ; et toute réflexion, analyse, conceptualisation de cette pratique équivaut à du vent. Les philosophes de chez nous, pour un maître, sont comparables à du bruit avec la bouche.

Rapellons que cette similitude avec la Sémantique Générale n’est pas fortuite, car Korzybski était, paraît-il, maître zen.

 

Beaucoup d’autres traits du zen découlent de cet aspect principal : la non-existence des concepts abstraits.

 

Non-existence des abstractions, c’est aussi non-existence des définitions ; toute définition fige la réalité qui est mouvante tant qu’elle n’est pas définie :

« Menteur, voler, mauvaise personne, bonne personne : tout cela implique des relations. Et que faisons-nous avec ces définitions ? Nous nous enchaînons. Comment ? L’acte de définition en soi crée une frontière. » (Merzel, p. 122)

 

Deuxième trait : le Moi, n’est lui aussi qu’un concept abstrait, il n’existe pas non plus.

 

Les actions quotidiennes, les efforts pour s’améliorer, ne sont pas niées par les adeptes du zen, mais ils n’y voient pas là l’œuvre d’un quelconque MOI, qui aurait des caractéristiques plus ou moins immuables.

« Qu’est-ce que c’est que tous ces trucs que nous appelons le moi ? Simplement nos propres opinions, idées, croyances, conceptions, goûts et dégoûts : j’aime cette fille, je déteste ce garçon ; je ne aux ça, je ne vaux pas ça. Lorsque nous arrêtons de chérir de telles opinions cela s’appelle vider la coupe. » (Merzel, p. 98)

 

« Mais la plupart d’entre nous continuent à chercher pendant dix ans ou plus, en croyant que moi et mien existent réellement. Nous ne réalisons pas que la racine du problème est ce moi que nous croyons avoir, ce moi que nous pensons être. »(Merzel, p. 27)

 

« Nous devons renoncer à tout ce à quoi nous nous identifions. Et ensuite, quoi ? Je ne serai plus personne, je ne serai rien ! « C’est exact ! Nous deviendrons réels, nous deviendrons ce que tout le monde est : un rien, un récipient vide. Accrochons-nous à nos identifications et nous ne recevrons rien ; abandonnons-les et nous sommes remplis. » (Merzel, p. 74)

 

Il est clair que l’AR s’approche de cette idée quand elle dit que les partenaires d’une relation ont moins d’importance que la relation elle-même.

Et l’on sait que, pour nous, ce qu’on appelle habituellement la personnalité est lui aussi un concept à géométrie variable.

 

Troisième trait : la pratique du zen entraînant la suppression des concepts, entraînent donc du même coup la suppression de tous les dualismes. Rien n’est dualiste dans la nature, ni le bien, ni le mal, ni le grand, ni le petit… Toutes ces oppositions dichotomiques qui font les délices de l’occidental moyen et le fond de la plupart de nos pensées, disparaissent avec la pratique du zen.