Robert M. PIRSIG: TRAITE DU ZEN ET DE L’ENTRETIEN DES MOTOCYCLETTES

En moto, plus d’écran. Un contact direct avec les choses. On fait partie du spectacle, au lieu d’être un simple spectateur. (p. 14)

Ce sont les autres, ceux qui sont partis il y a des années vers les grandes villes et leurs enfants perdus, ce sont eux qui sont coupés du sens de la vie.

Je me suis souvent demandé pourquoi nous avons mis si longtemps à comprendre. La vérité était là sous nos yeux, et nous étions incapables de la voir. Ou plutôt notre formation nous en empêchait. On nous avait incité à penser que les villes sont les  seuls lieux où l’on peut agir de façon réelle et que, loin d’elles, il n’y a que le désert, l’ennui. Bizarre. La vérité frappe à la porte, et on lui dit : « Va-t-en. Je cherche la vérité. » Elle, pour le coup, elle s’en va. Bizarre (p. 15)

Nous sommes toujours tellement pressés que nous n’avons pas souvent l’occasion de parler. (p. 16)

Jour après jour, on reste à la monotone surface des choses. Les années passent et on se demande comment elles ont pu se succéder si vite, et on les regrette. (p. 16)

Quand vous n’êtes pas capable de réparer un robinet qui fuit, eh bien, votre destin est de vivre avec un robinet qui fuit. (p. 22)

Le divin Bouddha trouve aussi bien sa place dans les circuits d’un ordinateur, ou dans la boîte de vitesse d »une motocyclette, qu’à la cime d’une montagne ou dans les pétales d’une fleur. (p. 24)

Selon moi, les désagréments physiques n’ont d’importance que si le moral n’y est pas. (p. 26)

Il est bien naturel de se dire que les gens qui croient aux fantômes – qu’ils soient indiens ou européens – sont des ignorants. Le point de vue scientifique fait table rase de toute autre attitude. Ce qui n’est pas scientifique semble primitif et que, quelqu’un, aujourd’hui, parle de fantômes ou d’esprits, il passe pour un ignorant ou un cinglé. Il est devenu presque complètement impossible d’imaginer un monde où les fantômes peuvent exister. Mais mon opinion, c’est que l’intellect de l’homme moderne n’est en rien supérieur. Les quotients intellectuels ne varient pas tellement entre les hommes. Les Indiens, ces hommes du Moyen Age, sont aussi intelligents que nous ; c’est le cadre de leur pensée qui est, qui était complètement différent. Et, à l’intérieur de ce cadre, les fantômes et les esprits avaient, ont autant de réalité que, pour un homme moderne, les atomes, les particules, les photons ou les quanta. C’est en ce sens que je crois aux fantômes. L’homme moderne aussi a ses fantômes, ses esprits. (p. 36)

… la loi de la gravitation universelle et la gravitation elle-même n’existaient pas avant Isaac Newton. Ce qui veut dire que cette loi n’existe en fait nulle part, si ce n’est dans la tête des gens : c’est un fantôme. Nous sommes tous remplis d’arrogance et de prétention, nous rejetions  les fantômes des autres. Mais nous sommes aussi ignorants, barbares et superstitieux qu’eux-mêmes quand il s’agit des nôtres. (p. 37)

C’est de l’hypnose de masse – une hypnose connue sous le nom plus respectable d’éducation. (p. 37)

La vraie contradiction qui embarrasse les savants c’est le problème de l’esprit. L’esprit n’a ni matière, ni énergie, mais ils ne meuvent nier son rôle prédominant dans l’ensemble de leurs activités. La logique existe où ? Dans l’esprit. Les nombres n’existent que dans l’esprit. Quand les savants disent que les fantômes n’existent que dans l’esprit cela ne me dérange pas. Simplement la science elle-même n’existe que dans l’esprit – ce qui ne l’empêche pas d’exister. Pas plus que les fantômes. Les ois de la logique, les lois mathématiques aussi. Tout n’est qu’invention de l’homme. En fait, le monde n’a aucune existence réelle en dehors de l’imagination humaine. Le monde n’est qu’un fantôme. (p. 38)

Le problème vient de ce que les gens ont tendance à se ranger sans nuance, sous l’une ou l’autre bannière. Ils refusent de comprendre toue façon de penser qui diffère de la leur. Personne ne veut renoncer à sa vérité… (p. 66)

Tout comportement inhabituel suscite chez les autres une distanciation systématique, qui accentue encore l’étrangeté de ce comportement, et qui mène fatalement à un conflit. (p. 66)

… l’axiome banal selon lequel le but de la vie est de vivre, mais il est impossible de l’atteindre ! Rester en vie n’en est pas moins le but ultime de la vie, et de grands esprits se surpassent en effet pour tenter de vaincre les maladies, pour aider les gens à vivre davantage. Seuls les fous demandent : A quoi bon ? On vit plus longtemps pou vivre plus longtemps ; telle est la leçon du fantôme. (p. 74)

Les gens faisaient l’erreur de considérer la personnalité comme un bien que l’on possède, tels les vêtements que l’on porte sur le dos. Or, qu’est-ce qu’on est d’autre que sa personnalité ? Un peu de chair et d’os, munis d’une carte d’identité : voilà les vêtements que porte la personne humaine. (p. 78)

Les empires, les royaumes, les Eglises, les armées ont toujours reposé sur une structure hiérarchique. De même, les grandes entreprises du monde contemporain. De même les schémas d’utilisation des ordinateurs. Bref, tout le savoir scientifique et technique. (p. 86)

Le système, c’est bien cela : l’ensemble de ces structures imbriquées, au sein duquel la hiérarchie de contenant à contenu et la structure de causalité ne sont que des espèces. (p. 87)

Personne n’a la courage de s’attaquer à la tâche immense qui consiste à détruire le système, simplement parce qu’il n’a pas de sens. (p. 87)

Le vrai système, c’est notre système de pensée, c’est la rationalité elle-même. Qu’on détruise une usine en laissant debout le système de pensée qui l’a produite, celui-ci reconstruira une nouvelle usine. Qu’une révolution détruise un gouvernement en laissant intacts les modes de pensée qui lui ont donné naissance, on les retrouvera dans le gouvernement suivant. On parle beaucoup de système, mais on ne sait pas de quoi on parle. (p. 87)

Le véritable but de la méthode scientifique est de s’assurer qu’on ne s’imagine pas savoir ce qu’en fait on ignore. (p. 92)

Le savant de service, dans les feuilletons télévisés, avoue d’un ton geignard : « L’expérience a échoué, nous n’avons pas obtenu les résultats espérés. » L’échec vient, en fait, du scénariste. Une expérience n’est jamais un échec, même lorsque les buts escomptés ne sont pas atteints. (p. 93)

Un simple spectateur ne verra que l’effort physique accompli par le mécanicien, et il s’imaginera que la réparation est une question de muscles. Mais ce n’est est là que l’aspect le plus sommaire. L’essentiel, c’est, de loin, l’observation attentive et la réflexion rigoureuse. (p. 95)

Le refus de la vie quotidienne, et de ses contraintes grossières, et de sa monotonie désespérante ; le désir d’échapper aux servitudes de ses propres désirs. Tout esprit d’une trempe un peu acérée rêve de fuir le bruit et la folie, pour gagner le silence des hautes cimes, où l’œil parcourt librement l’immensité pure et tranquille et discerne avec joie les contours apaisants d’un monument construit pour l’éternité. (p. 97)

Et pourtant, l’histoire de la science n’est qu’une suite d’explications, toujours renouvelées et modifiées, de faits anciens et immuables. La longévité d’une explication ne s’explique pas. Certaines vérités scientifiques semblent durer des siècles, d’autres moins d’une année. La vérité scientifique n’est pas un dogme valable pour l’éternité – mais une entité temporelle et qu’on peut étudier comme n’importe quel phénomène. (p. 100)

En multipliant les faits, des données, les hypothèses, la science conduit l’humanité à des vérités multiples, indéterminées et relatives. Elle est à l’origine du chaos social, de l’indétermination des pensées et des valeurs, bref, d’une situation que la connaissance rationnelle était censée devoir éliminer. (p. 100)

La cause des crises sociales que nous connaissons, paraît-il, doit être cherchée dans une aberration génétique de la raison elle-même. De telles crises se poursuivront jusqu’à ce que cette aberration soit éliminée. La rationalité aujourd’hui en usage ne fait nullement progresser la société vers un monde meilleur. (p. 101)

Il sentait que les écoles, les Eglises, gouvernements, organisations politiques diverses ont tendance à orienter la pensée vers autre chose que la vérité – à l’utiliser pour se perpétuer eux-mêmes en tant qu’institutions, et pour mieux contrôler les individus qui les servent. (p. 104)

Dans un travail de laboratoire, quand toute une hypothèse s’écroule, quand les résultats sont peu concluants ou si inattendus qu’on ne peut rien en tirer, on commence à regarder latéralement. (p. 105)

La connaissance latérale, c’est la connaissance qui vient d’une direction totalement inattendue, et dont on ne soupçonnait même pas que c’était une direction. (p. 105)

Il découvrait que la Science, qu’il avait considérée autrefois comme l’alpha et l’oméga du savoir, n’était en fait qu’une branche de la philosophie, discipline bien  plus vaste et plus générale. Les questions qu’il s’était posé sur l’infinité des hypothèses n’étaient pas des questions scientifiques. C’est pourquoi la Science n’avait plus lui apporte de réponses. La science ne peut pas étudier la méthode scientifique : ou alors il lui faut s’étudier elle-même, ce qui remet en cause la valeur de ses réponses. (p. 108)

Qu’est-ce que la vérité, et comment peut-on jamais être sûr de la détenir ?... Comment peut-on jamais être sûr de quoi que ce soit ?... Y-a-t-il un moi, une âme, qui puisse connaître le vrai, ou bien cette âme n’est-elle qu’un ensemble de cellules qui a pour fonction de coordonner des sens ?... La réalité est-elle un changement incessant, est-elle au contraire fixe et immuable ?... Quel est le ses même du mot « signification » ? (p. 109)

En d’autres termes, quelle est la base scientifique de la causalité elle-même ?
Selon Hume, il n’y en a pas. Nos sensations ne nous fournissent aucune preuve de la relation de cause à effet. Nous imaginons seulement cette relation, lorsque deux phénomènes se succèdent l’un à l’autre avec une certaine régularité. On doit logiquement en conclure que la nature tout comme les lois de la nature ne sont que le produit de notre imagination. (p. 113)

Ce que nous considérons comme la réalité est une synthèse continue entre les éléments d’une hiérarchie immuable de concepts a priori et les données toujours changeantes de nos sens. (p. 114)

En Orient, on ne prend jamais pour la réalité elle-même les formulations verbales qui la définissent. (p. 121)

La logique suppose une séparation entre le sujet et l’objet. Donc la logique n’est pas la sagesse. Pour faire disparaître cette illusion il faut éliminer l’activité physique, mentale et émotionnelle. (p. 122)

La véritable université est un état d’esprit, le grand héritage de la pensée rationnelle, transmis de siècle en siècle ; état d’esprit que renouvelle et ranime sans cesse le corps traditionnel des professeurs. (p. 127)

La paix de l’esprit n’est pas un détail superflu. C’est le fond de la question. Sans paix de l’esprit, il n’est pas de bonnes techniques. (p. 139)

L’objet de l’expérience –( que ce soit une bicyclette ou un barbecue – n’a ni raison no tort. Les molécules sont des molécules, elles ne suivent aucune règle morale, sauf celles qu’on leur attribue. La seule façon d juger une machine, c’est par rapport à la satisfaction qu’elle vous apporte. Si la machine favorise votre sérénité, c’est qu’elle va bien. Si elle vous perturbe, c’est qu’il y a quelque chose qui ne va pas – soit la machine, soit vous. (p. 139)

Regardez un apprenti, ou un artisan maladroit, et comparez son expression avec celle d’un maître artisan. Vous verrez la différence. Le bon artisan ne suit pas une ligne préétablie. Il prend ses décisions au fur et à mesure. Il est attentif à son travail, il y a une espèce d’harmonie entre ses gestes et la machine. Il n’a pas besoin d’instructions ni de consignes. (p. 140)

Le divorce entre l’art et la technique est vraiment conte nature – mais il dure depuis si longtemps, qu’il faudrait être archéologue pour retrouver son origine. (p. 140)

Dans ma propre vie, je sens se renforcer ma conviction que ce qui provoque la crise, c’est l’incapacité des forme de pensée existantes à résoudre la situation. (p. 142)

On dit que tout progrès véritable dans la connaissance est le résultat d’un blocage, qui oblige le savant à chercher de  nouvelles directions de pensée,n quitte à dériver quelque temps dans des voies latérales. (p. 143)

A l’école, on apprend à imiter. Pour avoir de bonnes notes, il faut imiter le professeur. A l’université, le procédé est un peu plus subtil ; on est censé imiter le professeur tout en le persuadant qu’on ne l’imite pas, mais qu’on a saisi la quintessence de son enseignement… Tout le système des notes dévalorise la recherche originale. (p. 164)

Il est difficile d’abolir un système ancré dans les esprits si on ne remplace pas par un autre. (p. 170)

La méditation est tellement plus passionnante que la télévision. C’est incroyable que personne ne veuille le comprendre… Ils se disent sans doute que ce qu’ils perçoivent autour d’eux n’a aucune importance. Mais tout en a, justement. (p. 174)

Finis, oui, finis les discours sur la nature de l’art, à mort les experts et les critiques chargés de déterminer rationnellement les points forts et les points faibles des oeuvres ! Ces cuistres prétentieux n’avaient plus qu’à se taire. (p. 180)

Mais comment diable justifier rationnellement le refus de définir un concept ? Les définitions sont le fondement même de la Raison, la condition de tout raisonnement. (p. 181)

Puisque de toute évidence le monde ne peut pas fonctionner sans la notion de Qualité, c’est que la Qualité existe, qu’elle soit définie ou non. (p. 184)

Quand on retire du monde la Qualité, on trouve un monde morose. L’absence de Qualité, c’est la morosité. (p. 184)

Si tu passes ton temps à te demander ce que c’est que la vie, tu n’auras jamais le temps de vivre. (p. 185)

L’université, Temple de la Raison, s’occupe exclusivement de ce qu’on peut définir en toute clarté. Pour ceux qui inclinent au mysticisme, il y a des places dans les monastères. (p. 196)

Dans le monde d’aujourd'hui, les idées qui se révèlent incompatibles avec la science ne durent guère. (p. 196)

On apprend aux enfants à ne pas faire ce qui leur plaît – mais ce qui plaît aux autres. Et qui sont les autres ? Les parents, les professeurs, les censeurs, les policiers, les juges, les officiels, les rois, les dictateurs. Bref, les autorités. Quand on vous a appris à n’avoir que du mépris pour ce qui vous plaît, vous devenez un serviteur docile des autres, un bon esclave. Quand vous acceptez de ne pas faire ce que vous aimez, le système vous aime. (p. 197)

Le matérialisme scientifique – qui est pus répandu chez les adeptes profanes de la science que chez les savants eux-mêmes – tient que tout ce qui est composé de matière et d’énergie, et qui eut être mesuré, possède une existence réelle ; que tout le reste n’a aucune réalité, et, en tout cas aucune importance. (p. 198)

L’objectif d’ensemble de la méthode scientifique, c’est de distinguer le vrai du faux dans la nature, d’éliminer du travail du savant les éléments subjectifs et imaginaires : pour obtenir un tableau véridique et objectif de la réalité. (p. 198)

La position selon laquelle le monde n’est qu’une vue de l’esprit est peut-être fondée en logique, mais elle est difficile à soutenir sur le plan rhétorique. (p. 199)

La Qualité n’est pas seulement le résultat d’un choc entre le sujet et l’objet. L’existence même du sujet et de l’objet découle de l’événement que constitue la Qualité, alors qu’on s’imagine souvent que le sujet et l’objet sont à l’origine de la Qualité. (p. 202)

Le passé n’existe que dans nos souvenirs, le futur n’existe que dans nos projets. Le présent est notre seule réalité. L’arbre dont on pend intellectuellement conscience, à cause de bref laps de temps, est toujours situé dans le passé. Il est donc toujours irréel. Tout objet conçu intellectuellement est toujours situé dans le passé – et, par conséquent, irréel. La réalité n’est que l’instant de la vision qui précède la conscience. Il n’y a pas d’autre réalité. Cette réalité préintellectuelle n’est autre que la Qualité. (p. 209)

Si les intellectuels ont en générale beaucoup  de mal à comprendre ce qu’est la Qualité, c’est qu’ils se dépêchent de donner à toute chose une forme intellectuelle. Ceux qui y parviennent le mieux, ce sont les enfants, les gens le moins instruits et ceux qui n’ont pas du tout accès à l’intellectualité – et à la morosité, qui est une maladie intellectuelle. (p. 210)

Si l’on considère que le passé et l’avenir sont impliqués dans le présent, on ne vit que dans l’instant. C’est une attitude romantique. Et pourquoi se faire su souci pour l’avenir si, dans l’instant, votre moto marche bien ? Si l’on considère au contraire que le présent n’est qu’un intervalle entre le passé et l’avenir, un moment fugitif du temps, on aurait tort de négliger la pression de l’avenir et du passé. (p. 210)

Nous sommes constamment à la recherche d’analogies avec nos expériences antérieures ; sinon, toute action serait impossible. Notre langage et toute notre culture sont bâtis sur ces analogies. (p. 211)

Si les gens jugent différemment de la Qualité, ce n’est pas que la Qualité est multiple, c’est que les expériences de chacun sont différentes. (p. 212)

Toute explication philosophique de la Qualité est vouée à être à la fois vraie et fausse. Parce que précisément, il s’agit d’une explication philosophique. (p. 212)

En tant qu’êtres organisés, d’une grande complexité, nous répondons à notre environnement en inventant toutes sortes de références merveilleuses : la terre et les cieux, les arbres, les pierres et les océans, les dieux, la musique, la peinture, le langage, la philosophie, la technique, la civilisation, la science. Nous prétendons que ces images sont la réalité et nous en faisons la réalité. Au nom de la vérité, nous obligeons nos enfants à admettre qu’elles sont la réalité. Celui qui n’accepte pas ces références est enfermé dans un asile. (p. 213)

Ce qu’on n’a jamais dit à propos des pionniers, c’est que, pare définition ils laissent de vilaines traces de leur passage. Ils vont de l’avant, hardiment, les yeux fixés sur leur but noble et lointain, mais ils ne remarquent pas le sillage de détritus et de déchets qu’ils laissent derrière eux. Il faut que les suivants déblaient sur leur chemin, tâche dépourvue de prestige et d’intérêt. (p. 216)

Quand on vit sous l’aile de la folie, l’apparition d’un autre esprit, pensant comme vous et parlant comme vous, est une bénédiction. Comme le fut pour Robinson Crusoé, la découverte de traces sur pas sur le sable. (p. 221)

Poincaré établit une hiérarchie des faits. Plus un fait est général, plus il est précieux. Ceux qui se présentent le plus souvent sont plus utiles que ceux qui apparaissent rarement. (p. 225)

Les cellules et les molécules qui composent des organismes différents se ressemblent plus que les organismes eux-mêmes. (p. 225)

Une fois q’une règle est établie avec certitude, les faits qui s’y conforment perdent de leur intérêt et ne nous enseignent plus rien de nouveau. C’est l’exception qui devient importante. Nous ne recherchons plus les ressemblances, mais des différences, et nous recherchons les différences les plus flagrantes, qui sont aussi les plus instructives. (p. 225)

La seule réalité objective, ce ne sont pas les faits, c’est la relation entre les faits, d’om naît l’harmonie universelle. (p. 227)

Celui qui s’applique dans son travail en perçoit forcément la qualité ; celui qui se préoccupe de ce qu’il vit, et de ce qu’il fait, doit nécessairement comprendre les caractéristiques de la Qualité. (p. 233)

Dans notre effort pour décomposer le train en ses divers éléments, sans y prendre garde, nous l’avons arrêté, de sorte que nous n’étudions plus un véritable train… On ne peut arrêter le train de la connaissance, pour le décomposer en éléments. (p. 239)

Le passé ne meut se souvenir du passé, l’avenir ne peut engendrer l’avenir. La lame de l’instant délimite, ici et maintenant, la totalité de ce qui est. (p. 240)

La réalité cesse d’être statique. Elle n’est plus un ensemble d’idées qu’il faut combattre ou admettre. Elle se compose en parties d’idées, qui se développent avec l’espèce humaine, siècle après siècle. (p. 240)

Considérons, pour une fois, que le blocage psychologique n’est pas une épreuve redoutable, mais un état d’esprit à rechercher délibérément. Si votre esprit est réellement et profondément bloqué, vous vous en trouverez peut-être beaucoup mieux que lorsqu’il était surchargé d’idées. (p. 241)

Un mécanicien formé sur le tas est souvent beaucoup plus astucieux qu’un ingénieur sorti des écoles, qui a appris à tout résoudre, sauf une situation nouvelle. (p. 241)

La solution paraît toute simple, une fois qu’on l’a trouvée. Mais il faut d’abord la trouver. (p. 242)

La laideur véritable de la technologie moderne ne réside en aucun de ses matériaux, dans aucun de ses produits, dans aucune de ses formes ni de ses activités. Ce ne sont que les supports apparents de la mauvaise qualité. Si nous avons cette impression c’est à cause de notre habitude d’attribuer la Qualité, soit au sujet, soit à l’objet. (p. 245)

Quand on n’est pas dominé par le sentiment d’une séparation d’avec son travail, on peut dire qu’on se consacre vraiment à ce que qu’on fait. C’est cela l’attention véritable : un sentiment d’identification avec ce que l’on fait. (p. 250)

Pour améliorer le monde, il faut commencer par améliorer son propre cœur, et sa tête, et ses mains, puis avancer progressivement vers le reste du monde. (p. 251)

Parfois, quand j’y réfléchis, l’idée même de « communication » entre deux personnes ma paraît être une simple façon de parler, et un bavardage illusoire. C’est une fiction qui rend possibles les relations entre deux individus, profondément étrangers l’un à l’autre. Mais en réalité cette »communication » est impossible. (p. 252)

L’anti-zèle le pus courant le plus pernicieux, c’est la rigidité. Il s’agit d’une incapacité à réévaluer ce qu’on voit, parce que l’esprit reste fixé sur des valeurs antérieures. (p. 262)

Je veux revenir sur cette image du pêcheur de faits. Oui, me dira-t-on, mais quels faits attraper ? Et où est-ce que cela nous mène ? Si l’on savait d’avance quels faits il faut attraper, ce ne serait pas la peine d’aller à la pêche. (p. 264)

Si vous avez une trop haute l’opinion de vous-même, votre capacité à déceler des faits nouveaux s’en trouve affaiblie. Votre moi vous isole de la Qualité. Quand l’expérience prouve que vous vous êtes trompé, vous refusez de l’admettre. Quand des explications fausses vous donnent raison, vous êtes porté à les accepter. (p. 265)

Si vous partez du principe que vous ne valez pas grand-chose, votre zèle en sera stimulé, même si la réalité montre que votre estimation est juste. Cela vous permettra de continuer à travailler jusqu’à ce qu’il apparaisse enfin que vous vous êtes sous-estimé. (p. 266)

Oui ou non – ceci ou cela – 1 ou 0. Cette discrimination binaire élémentaire constitue le fondement de toute la connaissance humaine. La meilleure démonstration de ce fait est donnée par la mémoire de l’ordinateur, qui emmagasine toutes les connaissances sous forme d’informations binaires. Elle ne contient que des 1 et des 0. Parce que nous n’en avons pas l’habitude, nous ne voyons pas qu’il existe un troisième terme logique possible, sur le même plan que le oui ou le non qui peut élargir notre intelligence dans une direction jamais explorée. Nous n’avons même pas de mot pour le désigner. (p. 270)

Toute discipline universitaire est liée à la fois à la substance et à la méthode et la Qualité n’a pas de liaison privilégiée avec l’une ou l’autre de ces notions… La Qualité n’est pas la méthode, elle est le but de toute méthode. (p. 287)

… la Qualité du lac est étouffé&e parle nombre de doigts qui se pointent vers lui. A force de clamer qu’un paysage est de qualité, la Qualité finit par s’enfuir. (p. 290)

Le provocateur refuse de filer discrètement parla porte de derrière, il préfère déclencher un conflit d’une telle ampleur que l’adversaire est forcé de le vider par la grande porte, donnant ainsi à l’acte provocateur un poids qu’il n’avait pas auparavant. (p. 292)

Dans la culture judéo-chrétienne, où le « Verbe » de l’Ancien Testament présente un caractère sacré qui lui est propre, les hommes sont prêts à se sacrifier, à vivre et à mourir pour des mots. (p. 297)

Je crois avoir bien fait comprendre que le mal ne résidait pas dans les produis de la technique, mais dans la tendance qu’a la technique à isoler les gens, à les figer dans des attitudes d’indifférence au monde. A la base de la technologie, il y a l’objectivité, la vision dualiste du monde : de là vient le mal. (p. 303)

Changer d oint de vue sur son propre travail, c’et se changer soi-même. Et c’est changer les autres… (p. 304)

Je n’ai plus aucune envie de m’enflammer pour de grands programmes, de m’enthousiasmer pour de grandes réformes sociales, et cela pour des masses qui oublient complètement de tenir compte de la Qualité, celle que l’individu peut atteindre. (p. 304)

Il nous faut revenir aux vieux principes de l’effort individuel, de la responsabilité, du zèle. (p. 304)

Rien dans son style ne permet de suppose qu’Aristote n’ait jamais douté d’Aristote. C’est là un homme absolument ravi de ses pirouettes dénominatives et classificatrices. Là commençait, là s’arrêtait son univers. S’il n’était pas mort depuis plus de deux mille ans, Phèdre lui aurait volontiers cassé la gueule : ne représente-t-il pas le prototype des millions de professeurs contents d’eux, bornés, profondément ignorants, qui, tout au long de l’histoire, ont étouffé avec une indifférence vaniteuse l’intelligence créatrice de leurs étudiants, en leu imposant ce rite absurde de l’analyse, cette routine aveugle de l’énumération et de la dénomination. (p. 306)

… il n’existait pas de distinction entre esprit et matière, entre sujet et objet, entre forme et substance. Ces oppositions sont une invention tardive de la dialectique. La pensée moderne se refuse parfois à admettre que ces dichotomies puissent de tout temps être des inventions. On s’imagine volontiers qu’elles existaient de tout temps et que les Grecs les ont simplement découvertes. (p. 316)

Les hommes avaient édifié des montagnes de savoir scientifique pour régir les phénomènes naturels, mais ils avaient renoncé à comprendre ce que veut dire : faire partie du monde. Ils étaient devenus ses ennemis. (p. 320)

Nous condamnons toujours chez les autres ce que nous craignons de trouver en nous-même. (p. 320)

Ainsi, Platon séparer l’idée de cheval du cheval lui-même. L’idée de cheval est réelle, fixe, véritable, immuable. Le cheval n’est qu’un phénomène transitoire et sans importance. (p. 321)