MASSIMO PIATELLI PALMARINI :
La réforme du jugement ou comment ne plus se tromper

Préface

Les structures mentales qui nous servent à analyser nos sensations ne sont pas conçues pour nous permettra, a vue de nez , de comparer un kilo de plumes et un kilo de plomb. Nous avons tendance à nous tromper. Pas parce que nous sommes inintelligents, mais parce que nous sommes faits comme ça. Il nous faut accomplir un effort, il nous faut apprendre à corriger notre tendance naturelle.

Les sciences cognitives modernes nous fournissent les moyens de nous protéger contre les pièges de nos intuitions spontanées, notamment en matière de probabilités.

Toute performance qui chez une même personne, se détacher de la moyenne dans l'un ou l'autre sens est vouée à revenir vers la moyenne. Peu importent les louanges et les récompenses, les reproches ou les punitions.

Certaines représentations mentales sont souvent la cause première de nos comportements.

Une chose que nous possédons, par le fait même que nous la possédons, prend pour nous une valeur monétaire plus grande que le prix que nous serions prêts à payer pour l'acquérir.

La représentation mentale de pures possibilités, même si elles ne sont pas choisies, change la valeur subjective du choix qui est effectué.

On s'émeut du fait que beaucoup de nos actions sont commandées par nos pulsions, par notre inconscient affectif ; on oublie que nos décisions et nos comportements sont aussi déterminés par ce qu'on peut appeler notre " inconscient collectif ".

Purger nos raisonnements des tunnels mentaux, des biais qui les polluent les égarent me paraît une œuvre de salubrité publique.

Introduction

La psychanalyse a montré qu'il existe un inconscient en ce qui concerne la sphère affective de notre cerveau. En fait, il en existe aussi un autre : il touche, là encore à notre insu, la sphère " cognitive " de notre esprit, c'est-à-dire l'univers des raisonnements, des jugements, des choix entre plusieurs possibilités, des oppositions (en apparence) bien pesées entre ce qu'on estime probable et ce qu'on juge improbable.

En ce qui concerne l'inconscient cognitif, il faudra le chercher dans les textes d'économie, à la bourse, dans les salles de jeux, les contrats d'assurance, les conseils d'administration, les cabinets médicaux, les mécanismes de manipulation de l'opinion, les fluctuations électorales, est partout où l'on prend des décisions en " situation d'incertitude ".

L'idée de placer sous l'empire de notre raison des territoires de plus en plus vastes, en les soustrayant à la tyrannie de la " spontanéité ", n'a rien de nouveau, même si elle est très actuelle.

La principale résistance au progrès de la rationalité vient de la tendance à considérer comme justes nos stratégies intuitives, nos pseudo raisonnements.

L'objectif ultime est cependant de dépasser cette stupéfaction initiale en réexaminant sous un jour nouveau de nombreux cas de la vie publique et privée et en replaçant de nombreux jugements spontanés sur un autre plan, plus élevé et plus rationnel.

Notre raisonnement intuitif recourt à plusieurs types différents de stratégies, dont certaines sont relativement proches des bonnes normes de la rationalité, tandis que d'autres s'en écartent nettement.

Le problème consiste non pas à " définir ", ou à " redéfinir ", la notion de rationalité, mais plutôt à tracer la carte des routes mentales qui mènent naturellement à certaines croyances, évaluations et préférences intuitives, puis à estimer les avantages et les inconvénients relatifs des décisions qui en découlent.

En outre, l'étude scientifique du raisonnement est une tâche rébarbative, et l'une des meilleures manières d'envisager un problème compliqué consiste à le décomposer en parties, à étudier séparément chacune d'entre elles, puis à rassembler le plus de parties possibles pour reformuler l'ensemble.

On a découvert qu'en nous fiant à des intuitions spontanés anormales et en suivant souvent à notre insu, de petites règles non seulement différentes des " règles d'or " de la rationalité, mais incompatibles avec celles-ci, nous prenons tous et bien souvent sans aucune retenue, des raccourcis mentaux simplistes (et erronés).

En raisonnant " au flair ", de façon instinctive, nous sommes parfaitement convaincus d'avoir suivi un véritable raisonnement et défendons par conséquent avec vigueur la justesse de nos intuitions et de nos conclusions.

Notre réponse qui, nous le savons bien, est aussi celle que donnerait la majorité de nos semblables, nous paraît tellement évidente, tellement " naturelle " et " juste ", tu ne nous viens même pas à l'idée qu'elle pourrait être fausse.

Ce qu'on considère comme " normal " ne compte pas comme " cause" possible d'un résultat " anormal ".

" exemple de M. Martin qui préfère la glace aux fraises le clafoutis à la glace et le clafoutis aux fraises " (page 24).

Petite leçon à en tirer : si les préférences de M. Martin sont irrationnelles , c'est parce qu'elles sont " intransitives".

Il va certainement de soi que la torture serait une cause de très grand malheur, alors que son absence serait considérée comme une piètre cause de bonheur.

" Le problème des trois cartes, page 28 et suivantes "

Mais le refus de tout ce qui paraît " ténébreux " et " alambiqué " (mais ne l'est pas, en réalité), est une autre " résistance " impardonnable au progrès de la raison.

Même quand on a éliminé la malhonnêteté, l'égoïsme et le mensonge, les tunnels mentaux ne disparaissent pas encore. Ils sont la cause, nous le verrons, d'erreurs commises en toute bonne foi, que l'on ne peut de ce fait corriger qu'en prenant conscience des mécanismes élémentaires, souvent innés, de notre pensée.

Chapitre 1: Les illusions cognitives

Même après avoir été mesurée, l'arche continue de nous paraître plus haute que large. Les illusions visuelles sont ainsi faites : l'œil voit ce qu'il voit, même une fois que nous savons ce que nous savons.

Certains recoins de notre esprit sont incapables d'utiliser des connaissances qui sont pourtant bien présentes dans d'autres.

Globalement, les heuristiques sont des stratagèmes mentaux spécifiques qui servent à résoudre des problèmes spécifiques.

Or ce qui fait notre œil est aussi quelque chose qui nous arrive, et non vraiment quelque chose que nous, nous faisons.

Pour aller jusqu'au bout de la différence intuitive entre ce que " nous faisons ", ce qui " nous arrive " et ce que " nous avons en nous ", disons qu'un tunnel mental, un bias, est justement quelque chose que nous avons en nous.

En termes plus austères, une heuristique est une règle simple et approximative - explicite ou implicite, consciente ou inconsciente - qui permet de mieux résoudre une catégorie donnée de problèmes.

Nous n'ignorons pas notre faillibilité intuitive, mais dans certains cas il nous est très difficile de renoncer à nos estimations intuitives.

Lorsque dans un domaine donné de problèmes et de jugements, nos heuristiques spontanées nous " entraînent " toutes et toujours dans le même sens, lorsque nous sommes tous enclins à commettre une même erreur, c'est que nous avons un bias.

Curieusement, il est fréquent que ce qu'indique la balance ne fasse pas autorité. Le concept ordinaire, intuitif, de poids, est pour nous indissociable du concept d'effort physique, de compacité, de dureté, de densité est de choc.

Il serait difficile de dire, ici, si le bias est " dans " nos muscles ou " dans " notre tête. Il est sans doute un peu dans les deux, mais il n'est ni strictement cognitif ni strictement sensitif (ou plus exactement, pompiers ont proprioceptif).

Dans d'autres secteurs des sciences cognitives, comme la vision et la commande des mouvements, la démarcation traditionnelle entre perception et traitement mental n'est plus valable. Ce qui compte, plutôt, ce sont certains domaines de problèmes spécifiques et certains domaines de données d'entrée très spécifiques, et non plus la division traditionnelle entre les "cinq sens", entre perception et pensée, ou entre ce qui est " proche des sens " et ce qui est propre au "raisonnement ".

" exemples page 42 de deux bias : celui de la résistance à l'idée d'augmenter une somme déjà affectée mentalement à une dépense donnée, et celui de la propension finale à investir encore plus pour tirer profit d'un investissement une fois qu'il est fait ".

Parmi les tunnels mentaux les plus universelles, on trouve l'idée que les actions (au sens d'interventions, et non de valeurs boursières) et les décisions appellent plus de justifications que le fait de ne pas agir, de ne pas décider, de laisser les choses comme elles se sont (surtout si elles sont ainsi depuis longtemps). Il existe, dans notre économie mentale, un " coût de l'action ". Si l'action ne " paie " pas, voire engendre une perte, nous regrettons d'avoir agi. En revanche, si nous nous contentons de laisser les choses telles qu'elles et que cela ne paie pas, voire que cela entraîne une perte, nous éprouverons du regret, mais moins.

Chapitre 2 : Nos intuitions spontanées : anges ou démons ?

Une illusion est, dans le monde de la perception, ce qu'est un sophisme dans le monde du raisonnement : elle n'est pas vraie, mais a l'apparence du vrai.

Une illusion cognitive n'est pas une simple bévue ; elle n'est pas le résultat d'une "tentative pour deviner", mais de la formulation d'un jugement intuitif, dominant est erroné comme un atout le monde (ou presque) et dont, au moins à première vue, nous sommes intimement convaincus.

La volonté ne commande pas l'œil, la connaissance rationnelle ne pénètre pas les traitements visuels. L'illusion d'optique naît de traitements mentaux de bas niveau, simples, rigides, stupides, spécialisés est absolument imperméables aux interventions de la centrale supérieure, c'est-à-dire de la raison et de la connaissance.